"Vies exotiques" par Isabelle Laplante

Introduction

Nous publions ici un écrit d'Isabelle Laplante qui raconte le paysage général des Pratiques Narratives. En aucune façon, cet écrit ne se veut exhaustif ni définitif. Il est ce qu'il est aujourd'hui. 

 

Le titre « Vies Exotiques » est une référence au livre de Michael White "Narrative Practice and Exotic Lives : "Resurrecting diversity in everyday life" ( "Pratiques Narratives et Vies Exotiques : la résurrection de la diversité dans la vie quotidienne")

 

Les « Pratiques Narratives » (ou l'Approche Narrative) élaborées par Michael White sont une mise en action sur le terrain de la relation d’aide de réflexions issues de la pensée de chercheurs contemporains majeurs : ethnologues et anthropologues comme Edward Bruner, Barbara Myerhoff, Victor Turner ou Clifford Geertz ; psychologues et pédagogues comme Jerome Bruner ou Lev Vytgotski ; philosophes comme Michel Foucault, Gilles Deleuze ou Jacques Derrida ; sociologues comme Pierre Bourdieu ; et d’autres, tels Paul Ricœur, Gaston Bachelard, etc., sans oublier une étude attentive et toute particulière des travaux de l’anthropologue Gregory Bateson.

 

Ainsi le modèle narratif est un espace conceptuel qui fait le lien entre l’anthropologie culturelle américaine, la philosophie critique française et la sociologie d’une part, et des gestes professionnels socio-thérapeutiques d’autre part. Il s’élabore dans la métaphore littéraire.

Quelques notions fondamentales très spécifiques sous-tendent le modèle :

•  un cadre de référence qui conçoit la vie comme une narration

•  une conception littéraire de l’identité comme mobile et négociée

•  une compréhension des problèmes et de leurs effets dans la vie des gens comme le produit d’une relation de domination culturelle

•  une conduite des conversations qui donne aux gens le statut d’auteur principal

•  une relation avec les gens fondée sur la collaboration

•  une méthodologie d’intervention issue de la théorie de l’apprentissage

•  une dimension éthique et politique

Les gens qui viennent consulter un praticien narratif sont considérés comme les experts de leur propre vie et c’est avec respect que le praticien va engager une conversation déculpabilisante qui pose la personne au centre de la relation. Cette approche considère que les problèmes sont situés à l’extérieur des personnes, comme des personnages avec qui les personnes seraient en interaction contraignante, et que tout un chacun possède des compétences, des valeurs, des croyances, des engagements, une éthique qui le rendent capable de réduire l’influence des problèmes sur sa vie.

 

Pour mettre en œuvre les pratiques narratives, le praticien s’installe et se maintient, tel un journaliste d’investigation, en état de curiosité. Pour promouvoir une collaboration sincère, il fait preuve d’honnêteté et son engagement éthique le garde de toute complicité avec le pouvoir moderne (1).

 

S’engager dans une conversation narrative avec une personne, c’est comme commencer un voyage sur des routes qu’on ne connaît pas d’avance, nombreuses, pleines de croisements, de carrefours, de chemins qu’il faut choisir et dont on ne sait pas où ils mènent. A chaque pas, une nouvelle voie peut se présenter et de nouvelles possibilités s’ouvrir. On traverse des paysages inconnus, des territoires inexplorés. Que va-t-on découvrir ? Heureusement, nous avons avec nous de bonnes cartes pour explorer cette Terra Incognita et des guides chevronnés chez les personnes qui consultent.

 

1 : La Métaphore Littéraire comme cadre de référence

 

Qu’est-ce qu’une histoire ?  La métaphore littéraire nous apprend qu’une histoire ce sont :

• des événements,

• reliés entre eux en séquence,

• à travers le temps,

• autour d’un thème.

 

Les êtres humains sont des êtres de sens et d’interprétation. Les histoires que nous racontons sur nous-mêmes et nos relations, ou que d’autres nous contraignent à adopter sur nous-mêmes et à tenir pour "vraies", sont créées en reliant entre eux certains événements (Jérôme Bruner parle de péripéties) pour en faire des séquences organisées dans le temps. Nous nous débrouillons pour attribuer du sens à ces séquences organisées, d’ailleurs nous passons notre temps à donner du sens à notre vécu. C’est ce sens qui détermine le thème de l’histoire. Nous avons tous à notre répertoire des récits de réussites, d’échecs, de bonheurs, de tristesses, d’amusement ou d’ennui… 

 

Plus nous rajoutons d’anecdotes à la séquence, plus l’histoire s’enrichit et le thème devient consistant, les péripéties accumulant autant de preuves du thème. Plus l’histoire s’étale dans le temps, plus elle se consolide et se stabilise. Un roman, ce sont des personnages, des événements, des intrigues, articulés en chapitres, autour d’un thème, le thème se trouvant souvent dans le titre : "A la recherche du temps perdu", "Les liaisons dangereuses", "L’élégance du hérisson"…

 

De même que dans un roman de qualité plusieurs intrigues se déroulent en même temps ("la coterie de la Duchesse de Guermantes", "le salon des Verdurin", par exemple), notre histoire de vie se déroule, elle aussi, à de multiples niveaux (2).

De fait, nombre d’histoires possibles se déroulent en même temps et à partir d’un même événement on pourrait raconter des histoires différentes, car il n’existe aucune histoire vierge de toute ambiguïté, de toute contradiction. Une grande partie de l’expérience vécue est retenue dans le filtre de l’histoire dominante et n’a jamais été représentée, jamais été racontée. Michael White posait l’hypothèse que certaines histoires dominent au point de ne plus laisser d’espace à la personne pour qu’elle puisse mettre en scène ses récits préférés. Ce sont donc ces aspects de l’expérience en dehors du thème dominant qui pourraient conduire à une histoire de vie différente, souvent préférée, pour peu qu’on leur donne vie au cours de conversations ayant pour but de les fertiliser.

"Nous posons l’hypothèse générale que les gens rencontrent des problèmes… quand les narrations dans lesquelles leur expérience est transformée en histoire, que ce soit par eux ou par d’autres, n’est pas une représentation suffisante de leur vécu et que, dans ces circonstances, des aspects importants de leur expérience vécue vont contredire ces narrations dominantes". (3)

 

Le sens que nous donnons aux événements reliés en séquence à travers le temps ne vient pas ex-nihilo. Il y a toujours un contexte constitutif : genre, femme ou homme, classe sociale, race, couleur de peau, socio-culture, orientation sexuelle contribuent largement à façonner le thème de notre histoire dominante.

2 : l'Identité Narrative

 

Une conception littéraire de l’identité comme mobile et négociée

 

Ecoutons Paul Ricoeur(4) dans sa magnifique description de l’identité narrative :

"Sans le secours de la narration, le problème de l’identité personnelle est en effet voué à une antinomie sans solution : ou bien l’on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou bien l’on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique n’est qu’une illusion substantialiste […] Le dilemme disparaît si, à l’identité comprise au sens d’un même (idem), on substitue l’identité comprise au sens d’un soi-même (ipse) ; la différence entre idem et ipse n’est autre que la différence entre une identité substantielle ou formelle et l’identité narrative. […] À la différence de l’identité abstraite du Même, l’identité narrative, constitutive de l’ipséité, peut inclure le changement, la mutabilité, dans la cohésion d’une vie. Le sujet apparaît alors constitué à la fois comme lecteur et comme scripteur de sa propre vie selon le vœu de Proust. Comme l’analyse littéraire de l’autobiographie le vérifie, l’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet se raconte sur lui-même. Cette refiguration fait de la vie elle-même un tissu d’histoires racontées. […] L’identité narrative n’est pas une identité stable et sans faille ; de même qu’il est possible de composer plusieurs intrigues au sujet des mêmes incidents […] de même il est toujours possible de tramer sur sa propre vie des intrigues différentes, voire opposées. […] En ce sens, l’identité narrative ne cesse de se faire et de se défaire."

 

L’histoire façonne l’identité 

De même qu’en littérature c’est l’intrigue qui détermine les péripéties du roman, c’est l’histoire de vie, le thème, qui façonne l’identité des gens et non l’identité qui façonnerait l’histoire. La croyance populaire voudrait que nous ayons une réalité intérieure – voire une vérité intérieure – qui serait délivrée à l’extérieur. En fait, c’est le discours que nous émettons qui fabrique la cohérence de notre histoire, et par là-même notre identité. Michael White avait coutume de dire : "A mon idée, c’est l’histoire de la vie des gens qui façonne leur vie. Ils fabriquent leur vie en conformité avec leur histoire". 

La position du narrateur d’une vie en train de se vivre est réflexive, c’est-à-dire qu’il est à la fois auteur (scripteur, pour reprendre le terme de Paul Ricoeur) et lecteur (observateur constructeur du sens). Le narrateur, devenu dramaturge, crée son identité en « s’engageant dans une mise en scène de sens sous la conduite du texte ». (5)

 

L’identité est le produit de nos relations 

L’identité n’est pas figée, elle se négocie et se renégocie en permanence à partir de nos relations avec les autres. Les praticiens de l’équipe d’Adelaide aiment à citer Desmond Tutu : "People become people through other people"(les gens deviennent des gens grâce à d’autre gens).

 

Jérôme Bruner a examiné le lien entre les péripéties ou événements qu’il appelle le paysage de l’action, et le sens qui leur est donné, appelé paysage de la conscience. L’identité se tisse dans le va-et-vient entre ces deux paysages : nos valeurs, croyances, rêves, désirs, buts, intentions s’incarnant dans nos actes et nos actions, réactions, gestes, initiatives signifiant nos engagements. Ainsi l’identité construite en situation peut-elle prendre le statut de réalité : "Pour être expliquée, l’action doit être située… Les réalités que les gens construisent sont des réalités sociales, négociées avec autrui, distribuées entre eux." (6)

La vie est une construction sociale

Pour le constructionniste social Kenneth Gergen, "La construction du monde ne se situe pas à l’intérieur de l’esprit de l’observateur mais à l’intérieur des différentes formes de la relation". La connaissance de soi et la description de soi sont une construction commune, et nous construisons des réalités adaptées à des contextes sociaux particuliers. La vie, les actions qui y sont posées, sont les effets réels des significations données à l’expérience et en quelque sorte l’étoffe de ces significations. L’esprit est relationnel et le développement du sens s’opère par le discours. Et "les mots ne sont pas des reflets en miroir de la réalité mais ils expriment un consensus groupal".

3 : Les Narrations Problématiques

 

Une compréhension des problèmes et de leurs effets dans la vie des gens comme le produit d’une relation de domination culturelle

 

Habituellement, lorsque les gens viennent consulter, c’est qu’ils expérimentent une difficulté dans leur vie, personnelle ou professionnelle. Ils racontent des événements et partagent avec le praticien le sens qu’ils leur donnent. Ce sens, c’est le thème de leur histoire dominante, imprégnée à saturation par le problème et dans laquelle ils sont englués. Ce peut être l’incapacité à s’organiser, la procrastination, le manque de confiance en soi, la difficulté à prendre sa place, la fuite devant les conflits…

Pour raconter leur histoire, les narrateurs en consultation sélectionnent certains événements du présent et du passé qui « collent » au thème et négligent bien souvent les événements qui ne le corroborent pas. Toutes les complexités, les ambiguïtés et les contradictions d’une situation particulière sont écartées, simplifiées, pour ne laisser qu’une histoire globalisatrice, mono-vocale et très réductrice, à partir de laquelle ils ne peuvent que tirer des conclusions négatives sur eux-mêmes. Ils sont sous l’emprise d’un « problème » et, n’ayant pas trouvé les moyens d’y faire face, sont en plus confrontés à la notion d’échec. Bien entendu, ces conclusions simplificatrices empêchent tout autre genre de conclusion. Il arrive aussi que ces conclusions soient soufflées par d’autres protagonistes qui imposent leurs vérités normatives : personne d’importance (parent, professeur, hiérarchique, etc.) ou culture du lieu (famille, école, entreprise, et autres lieux d’appartenance).

 

Les conclusions identitaires négatives finissent par exprimer une sorte de « vérité » qui envahit la vie du narrateur. Il lui devient alors facile, à chaque péripétie, d’alimenter son histoire dominante (« j’ai encore été nul lors ma présentation, de toutes façons, je suis timide »). L’influence de cette histoire dominante s’accroit alors et il devient de plus en plus difficile au narrateur devenu dramaturge de remarquer les fois où il n’a pas été timide, peureux, incapable de s’organiser ou paresseux. Les conclusions globalisatrices, en simplifiant la complexité de l’expérience, amenuisent aussi la perception des compétences, des savoirs, des capacités.

 

Pourtant, les gens réagissent toujours. Et ce sont ces réactions, occultées dans le stock d’expériences vécues non racontées, amorphes, sans organisation ni forme, qui constituent la base d’autres histoires non explorées, les histoires de remplacement, les alternatives de demain. Nous trouvons ici l’idée non-structuraliste d’une vie à multi-niveaux. En restituant la complexité de l’expérience, sa richesse, en dé-construisant la simplification, il devient possible d’étoffer d’autres histoires revitalisantes, de laisser de côté l’histoire dominante, qui peut alors perdre de sa prégnance au profit d’une histoire préférée.

4 : La Posture du Praticien

Une conduite des conversations qui donne aux gens le statut d’auteur principal

Michael White nous enseignait que l’intention du praticien narratif envers les personnes en consultation se met en acte dans une posture "dé-centrée et influente". 

Il distribuait le tableau ci-dessous dans chacun de ses ateliers :

​La posture dé-centrée et influente, potentiellement vivifiante pour le praticien 

La posture centrée et influente, potentiellement accablante pour le praticien

La posture dé-centrée et non-influente, potentiellement invalidante pour le praticien

La posture centrée et non-influente, potentiellement épuisante pour le praticien

 

« Dé-centrée » signifie que ce sont les narrateurs qui sont au centre de la conversation, le praticien, lui, se trouvant alors décentré. Cela ne signifie nullement qu’il soit désengagé, au contraire son engagement émotionnel est intense. Cela décrit sa capacité à donner la priorité aux histoires personnelles, aux savoirs et aux compétences des narrateurs. En ce qui concerne leurs histoires, seules les personnes en consultation ont le statut d’auteur principal. Et les savoirs, compétences, apprentissages générés dans leurs récits sont la seule chose qui compte. 

 

« Influente » ne signifie pas que le praticien exercerait un pouvoir de sens, qu’il imposerait un ordre du jour, ou qu’il élaborerait une intervention stratégique pour conduire la personne en consultation à la destination qu’il aurait évaluée comme la bonne. Le praticien n’interprète pas. Cette influence au contraire rend compte de la mission du praticien qui est de construire, au moyen de questions, de conjectures et de réflexions un échafaudage qui permettra au narrateur de décrire plus richement d’autres histoires de vie, d’entrer dans des territoires laissés à l’écart ou dans des étages inconnus de sa maison afin de les explorer et de se familiariser avec ses compétences de vie qui se sont avérées appropriées pour répondre à ses difficultés.

 

Le narrateur qui sort de sa consultation avec un praticien narratif peut ainsi sentir, comme le dit un client au sortir d’une consultation avec Michael White, qu’ « Il n’y a aucune garde à baisser, il n’y a pas de recoins cachés ou de livres de comptes… Pas de travail de deuxième ordre, aucune attente de voir partir la famille avant de lui avoir exprimé vos propres sentiments ». (7)

5 : Développer de Nouvelles Histoires

 

Les conversations narratives offrent un contexte qui permet aux gens d’être les nouveaux auteurs de leur vie et de leurs relations

 

"La position du praticien qui consiste à aider les gens « en restant derrière » au lieu de passer « devant » est un mécanisme fondamental pour construire ce nouveau contexte. En règle générale, les gens ne peuvent pas voir les possibilités uniques de leur vie si d’autres personnes se tiennent devant eux et leur bouchent la vue" (8) 

 

En restant derrière, en encourageant le narrateur à trouver d’autres significations aux moments d’exception, en ne se montrant pas enthousiaste devant les événements racontés (le décalage d’image rajouterait un sentiment d’incompétence au sentiment d’échec déjà exprimé), en s’identifiant à la position dans laquelle se trouve le narrateur, le praticien redonne au narrateur le pouvoir. Il questionne, conjecture, se montre curieux et perplexe, sollicite l’anecdote et le sens, débusque l’implicite dans l’énoncé, cherche le relief dans le plat, met à jour l’insolite dans le monotone. Par son désir d’entendre le narrateur parler de lui-même et de ses relations comme il ne l’a jamais fait auparavant, il tisse une relation de collaboration : au centre le narrateur, son savoir et son pouvoir, en soutien le praticien, maçon échafaudeur, construisant des marches et des passerelles afin de rendre l’absent présent.

 

"Nous n’avons pas besoin d’apprendre aux gens quelque chose de nouveau, il suffit de les aider à entrer en contact avec un matériau déjà présent". (9)

 

Les praticiens narratifs cherchent à créer dans les conversations des histoires identitaires qui vont aider les gens à se libérer des problèmes auxquels ils font face. De la même manière que des descriptions simplificatrices et des conclusions globalisatrices restreignent et disqualifient l’identité du narrateur, des autres et de ses relations avec eux, des histoires alternatives échafaudées à partir des fines traces d’initiatives ignorées peuvent rassurer, encourager, libérer, vivifier, réduisant l’influence du problème et créant de nouvelles possibilités. Le fil conducteur du praticien narratif est : aider les gens à quitter leurs conclusions réductrices et à devenir l’auteur d’histoires nouvelles et préférées concernant leur vie et leurs relations.

 

Se libérer de l’influence d’un problème ne suffit toutefois pas à devenir l’auteur d’une nouvelle histoire de vie. Le contraire d’une conclusion réductrice étant une description riche, les praticiens narratifs aident les narrateurs à construire des histoires étoffées, richement décrites, à articuler très en détail d’autres intrigues, d’autres thèmes de vie.

 

Quand on lit un bon roman, les personnages, leurs aventures, leur compréhension de la situation sont finement articulés. Les histoires de vie des personnages s’entretissent. Le praticien narratif encourage le narrateur à articuler les fines traces d’une histoire de remplacement qui se présentent en filigrane de son récit, à les étoffer, à les relier entre elles en séquences, à travers le temps, à trouver un thème qui leur donne du sens. Ce faisant le narrateur va peu à peu combler les vides entre ces événements qui jusqu’à présent n’avaient jamais été reliés, il va leur donner un sens nouveau et ce sens lui permettra de tirer de nouvelles conclusions identitaires.

 

Les bons romans incitent le lecteur à s’identifier et à se ré-engager fortement dans nombre de ses propres expériences de vie. C’est par ce ré-engagement fort que les blancs dans l’histoire se remplissent et que le lecteur vit l’histoire comme si c’était la sienne. Dans les conversations narratives, les questions que posent le praticien permettent aux narrateurs, en répondant et en remplissant les blancs, d’aller au-delà de leur statut d’auteur et de s’engager fortement, tels le lecteur, dans leur propre histoire alternative.

 

Naviguer avec des cartes

Une conversation narrative est à l’image d’une randonnée automobile sur un territoire inconnu : deux personnes collaborent à la réussite du voyage, l’un (le narrateur) conduit et l’autre (le praticien) pilote. La métaphore de la « carte » est celle qu’utilisait Michael White, cycliste et aviateur en plus d’avoir été un grand praticien et un grand théoricien, pour décrire les repères qui assistent le praticien dans la construction des échafaudages narratifs.

 

« Il se trouve que, sur le plan personnel, j’ai toujours été fasciné par les autres mondes. J’ai grandi dans une famille modeste, au sein d’une communauté modeste et, bien que n’ayant qu’un accès limité aux autres univers de vie, j’ai toujours eu pour eux une profonde curiosité. Quand j’étais un jeune garçon, ce sont les cartes qui m’ont permis de rêver à ces autres mondes, et de me transporter par la pensée dans des endroits lointains ». (10)

 

Ces cartes sont les guides pour cheminer sur les routes inconnues des autres univers de vie. Ce sont des questionnements construits en étapes, comme une série de marche-pieds, qui permettent de mettre en lumière « l’absent mais implicite », notion tirée de Jacques Derrida, appelée aussi l’inexistant. 

 

« Pour que quelqu’un puisse exprimer son expérience de la vie, il doit distinguer cette expérience de ce qu’elle n’est pas. Ainsi, l’on peut considérer que toute expression est fondée sur son contraste, auquel je me réfère en tant ‘qu’absent mais implicite’ ».(11)

 

Le praticien entend non seulement les effets que les problèmes ont sur la vie du narrateur, mais il guette aussi les autres récits de vie réduits au silence et entend les valeurs, les croyances et les rêves mis sur la touche. Michael White nomme cette façon particulière d’écouter la double écoute. En plus de créer un espace d’écoute pour accueillir le trouble, le praticien installe également un deuxième niveau d’écoute pour l’expression de l’inexprimé : « Dans chaque expression de vie il y a une question. Il y a un rêve à propos d’une autre vie ». (12)

 

C’est dans ce deuxième espace que le praticien déploie les cartes qui, en évitant la catharsis qui risquerait de renouveler la détresse, guideront le narrateur dans l’expression de nouvelles significations et l’élaboration de nouvelles conclusions identitaires.

 

Ainsi les conversations sont des processus guidés par des cartes. Le concept de carte indique aussi qu’il n’y a pas une façon unique de mener à bien les conversations : il existe des repères et de nombreux trajets possibles.

 

Il y a une carte, dite « carte d’externalisation » qui, dissociant le narrateur de son problème, lui permet de poser celui-ci en interlocuteur et de le regarder à l’extérieur, comme il regarderait un personnage en inter-action avec lui-même. Le narrateur peut ainsi prendre position par rapport à son problème pour s’en détacher et lui préférer d’autres conceptions de lui-même, des autres et de ses relations plus en adéquation avec son expérience vécue. Ce faisant, il illustre l’adage narratif : « Le problème, c’est le problème, ce n’est jamais la personne ».

 

La même carte, dans une version bis, permet aussi d’échafauder à partir d’un événement isolé, non-relié, pour lui conférer du sens et l’inscrire dans une séquence. Cet événement unique, péripétie étincelante et solitaire, peut alors quitter le statut de moment d’exception et s’inscrire, avec d’autres, dans une esquisse de récit alternatif.

 

Une autre carte, inspirée par Jerome Bruner, va permettre, en naviguant entre le paysage de la conscience et le paysage de l’action, d’enrichir le nouveau récit encore fragile et de le faire passer du stade d’esquisse au stade d’histoire, prenant place à travers le temps, solidement étayée par le passé et riche d’avenir.

 

La vie étant une construction sociale, une histoire qui se tient met toujours en scène d’autres personnages en relation avec le narrateur. Ainsi, il existe une carte dite de « re-groupement », qui permet au narrateur de se relier à des personnes – ou des personnages fictifs – importantes pour lui. En re-vivifiant les personnes disparues ou décédées, les jouets perdus, les héros oubliés, elle permet de reconstruire un « club » de soutien intérieur là où il n’y avait plus que du vide.

 

Empruntant à Barbara Myerhoff, Michael White a également dressé une carte appelée « cérémonie définitionnelle », qui invite un auditoire extérieur à venir témoigner de la nouvelle identité, contribuant ainsi à la définir et à la consolider. Ces témoins extérieurs viennent aussi grossir le club de soutien, ou club de vie :

 

«J’ai appelé de telles occasions ‘Cérémonies Définitionnelles’, signifiant par là que ce sont des définitions de soi collectives ayant pour intention spécifique de proclamer à voix haute une interprétation devant un auditoire qui sans cela n’existerait pas […] Les personnes socialement marginales, dédaignées, les groupes ignorés, les individus qui ont ce qu’Erving Goffman appelle des ‘identités abîmées’, recherchent habituellement des occasions d’apparaître devant les autres dans la lumière de leur propre interprétation venant de l’intérieur ». (13)

Ce sont les cartes principales de l’atlas. Il en existe d’autres : carte pour dissoudre le sentiment d’échec personnel, inspirée de Michel Foucault, carte spécifique pour découvrir l’absent mais implicite, inspirée de Jacques Derrida, carte des traumas, carte du contexte et du discours …

6 : L'Echafaudage comme Méthodologie d'Intervention

 

Un concept issu de la théorie de l’apprentissage

 

Ces cartes sont des échafaudages. Si la vie des gens était un immeuble on pourrait dire que, lorsqu’ils viennent en consultation, ils sont coincés dans une pièce, ils n’ont pas d’escalier ni d’ascenseur pour accéder aux autres étages. Il faut alors construire des échafaudages pour bâtir des escaliers et des ascenseurs. Quand ceux-ci sont construits, alors on peut retirer les échafaudages et les gens demeurent libres de leurs mouvements.

 

Michael White a tiré ce concept d’échafaudage des travaux de deux pédagogues : Lev Vygotski (la zone de proche développement) et Jerome Bruner (l’étayage de la conscience).

 

Lev Vygotski, dans ses travaux sur l’apprentissage des enfants, a posé que nous possèderions tous une «aptitude à aller au-delà» et il a appelé cette hypothèse la « zone de proche développement », c’est-à-dire que :

"La zone de proche développement est la distance qui sépare le niveau de développement réel, que l’on détermine par la résolution indépendante de problème, et le niveau de développement potentiel, où cette résolution de problème est guidée par un adulte, ou réalisée en collaboration avec des pairs plus capables… C’est ainsi que la zone de proche développement nous permet de proposer une nouvelle formule : le seul « bon apprentissage » est celui qui est en avance sur le développement". (14)

 

Jérôme Bruner, lui, s’est interrogé sur la manière dont le tuteur (adulte, pair plus capable, etc.) amène l’enfant à la conscience et a conclu qu’il fournit un étayage permettant à l’apprenant de conceptualiser, de développer une pensée abstraite.

 

Michael White a alors modélisé cet étayage et forgé le concept d’« échafaudage ». L’échafaudage a pour vocation d’amener une personne à franchir, pas à pas, les espaces entre le territoire de ce qui lui est « familier et connu » (son expérience, le monde de l’action) et le territoire de ce qu’il lui est « possible de savoir » (le sens qu’il peut donner, le monde de la conscience). Cet échafaudage se déploie en cinq points :

 

Bas niveau de distanciation

Le praticien invite le narrateur à décrire l’événement / l’expérience spécifique en ses propres termes, à en donner une définition la plus proche possible de l’expérience et à le caractériser en lui donnant un nom. La verbalisation est le premier niveau d’abstraction par rapport à l’expérience. C’est pourquoi ce niveau est qualifié de « bas » niveau de distanciation.

 

Moyen niveau de distanciation

Le praticien encourage le narrateur à faire des liens entre l’événement / l’expérience spécifique et d’autres événements / expériences de sa vie. Il permet ainsi le développement de chaines d’association et l’établissement de liens et de relations entre des événements jusque là distincts et non-reliés. Cette mise en relation de l’événement avec d’autres permet de créer une distance supplémentaire par rapport à l’événement et préfigure la possibilité de « réfléchir à propos de ».

 

Moyen-haut niveau de distanciation

Le praticien demande au narrateur de réfléchir à ces liens et chaînes d’association et d’en tirer des conclusions, des découvertes, des interprétations, des apprentissages, des prises de conscience, toujours en lien avec l’événement / l’expérience spécifique. Cette réflexion dans laquelle le narrateur est guidé le fait entrer dans le monde abstrait de ses valeurs, de ses préférences, de ce qui est précieux pour lui. La distance d’avec l’expérience commence à être grande.

 

Haut niveau de distanciation

Le praticien amène le narrateur à abstraire ces prises de conscience de leur contexte spécifique et de leurs circonstances concrètes, de façon à forger des concepts concernant la vie et l’identité. Le narrateur, à ce stade, est bien loin de l’expérience. Son niveau d’abstraction est élevé. Sa prise de position par rapport à son identité et à sa vie est libérée de l’expérience de départ.

 

Très haut niveau de distanciation

Le praticien permet au narrateur de prévoir le résultat d’actions spécifiques qu’il pourrait mettre en œuvre en se basant sur le développement des concepts mis à jour à l’étape précédente. La distance d’avec l’événement / l’expérience de départ est maximale. L’événement a été totalement « abstrait » au point que le narrateur est libre d’anticiper de nouvelles façons de faire. Il se ré-inscrit ainsi dans la dynamique de la vie, aligné dans son identité préférée. Il a fait un « bon apprentissage ».

 

7 : Jamais Complices du Pouvoir Moderne

Une dimension éthique et politique

Les praticiens narratifs s’inscrivent fortement dans le courant de pensée de Michel Foucault lorsqu’il décrit les mécanismes de contrôle social mis en place dans nos sociétés occidentales modernes et auxquels Michael White faisait référence sous le nom de « pouvoir moderne ».

 

Voici, en résumé, comment Michael White décrivait les idées de Michel Foucault :

Le pouvoir traditionnel, disparu avec les Lumières, se caractérisait par un système de jugement moral institutionnalisé, exercé par des représentants nommés par l’Etat et ses institutions. Il inculquait à chacun l’aspiration à être investi d’une valeur morale. Le siège du pouvoir se situait dans un endroit central défini. Implémenté du haut vers le bas, la plupart des gens en étaient exclus et s’y soumettaient. Il agissait en opprimant et utilisait une ingénierie de pouvoir manifeste, des symboles d’influence, des mécanismes de surveillance et des structures de maintien de l’ordre.

 

Passant de la morale à la norme et du contrôle extériorisé au contrôle intériorisé, le pouvoir moderne se caractérise par un système de jugement normatif, exercé par les individus qui, ayant intériorisé la norme, évaluent leur vie et celle des autres. Il se déplace le long de circuits d’alliances et inculque à chacun l’aspiration à être investi d’une valeur normative. Les individus y participent en façonnant leur propre vie et celle des autres en fonction des normes construites par la culture contemporaine. Il agit en embrigadant les individus dans la surveillance et le maintien de l’ordre dans leur propre vie et dans celle des autres. Il utilise une ingénierie de pouvoir caractérisée par des continuums normalité / anormalité, des tableaux de performance, des échelles de mesure, des formules de classement, typologies, nosographies…

Les praticiens narratifs dénoncent les mécanismes de contrôle social du pouvoir moderne qui isolent les individus les uns des autres, les conduisent à intérioriser une norme véhiculée par la culture, à s’y comparer, inconsciemment, comme à un étalon de référence et à rendre leur vie insipide et douloureuse, à l’appauvrir, à en ignorer toute initiative personnelle originale. Bref, à tuer la minorité que représente tout un chacun, pour aller se perdre, seul, dans une majorité inexistante. Gilles Deleuze (15) nous avait avertis : 

« La majorité c’est l’homme, adulte, mâle, citoyen des villes. C’est celui qui, à tel moment, réalisera cet étalon. La majorité ce n’est jamais personne, c’est un étalon vide […] Les femmes ont un devenir de femmes, alors que les hommes n’ont pas de devenir, ils sont […] La majorité c’est personne. La minorité c’est tout le monde. Et c’est là qu’il y a un devenir »

Les praticiens narratifs refusent de contribuer à éradiquer l’unicité des personnes qui viennent les consulter, au contraire, ils s’attachent à les aider à quitter la banalité familière des vérités normatives généralisantes, à renouer avec leur minorité et à reconstruire des vies exotiques, uniques et préférées, des vies où il y a du devenir. Ce qui demande une grande vigilance car les praticiens narratifs, eux aussi, sont issus de la culture contemporaine normative.

 

8 : La Mémoire, un Acte de l'Esprit

Les souvenirs s’écrivent au présent

 

A la fin du 4ème siècle déjà, Saint-Augustin (16) posait la mémoire comme source de l’identité personnelle :

« Mon Dieu, cette puissance de la mémoire est prodigieuse, et je ne puis assez admirer sa profonde multiplicité qui s’étend jusqu’à l’infini. Or cette mémoire n’est autre chose que l’esprit : et je suis moi-même cet esprit. Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Qui suis-je, moi qui vous parle, sinon une nature qui épouvante ceux qui la considèrent bien dans l’incroyable variété de ses opérations, et dans la vaste étendue de ses puissances ?

Voilà que je me promène dans les campagnes de ma mémoire, dans ces antres, pour parler ainsi, et ces cavernes innombrables qui sont pleines d’un nombre infini d’infinis genres de choses, soit qu’elle les conserve par leurs espèces, comme il arrive en tout ce qui regarde les corps ; ou par leur présence, comme en ce qui est des arts ; ou par je ne sais quelles marques, comme en ce qui est des affections de l’âme que la mémoire retient, lors même que l’esprit ne les souffre plus, quoique tout ce qui est dans la mémoire soit dans l’esprit. Je me promène, dis-je ; et je vole en quelque sorte avec la pensée par toutes ces choses, que je pénètre autant que je puis, en les considérant tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, sans pouvoir jamais y trouver aucune fin, tant est grande la puissance de la mémoire, et tant est grande la puissance de la vie dans un homme vivant, quoique mortel. »

 

La mémoire est une activité de l’esprit qui reproduit un état de conscience passé que nous reconnaissons pour tel. C’est un processus dynamique qui ramène au présent (re-présente, présente à nouveau) à notre conscience des « souvenirs » qui, rappelés du passé dans le présent, ne peuvent que se trouver ré-actualisés par ce mouvement-même. Les souvenirs, re-produits, sont ainsi modifiés à chaque évocation. La métaphore d’une mémoire considérée comme un album de photos jaunies et bien rangées, statique, que l’on feuilletterait comme le ferait un spectateur extérieur a fait long feu. La photo que nous regardons n’est qu’une représentation analogique de ce que nous imaginons. Marcel Proust a magistralement démontré que les souvenirs sont des actes de la conscience.

 

La mémoire nous permet de raconter nos histoires. Elle sélectionne, oublie, focalise, transforme, renchérit, fabule, associe, écarte, tisse et re-tisse notre identité personnelle au gré de l’actualité. Elle récrit perpétuellement notre autobiographie. 

 

Les Pratiques Narratives aident les personnes en consultation à retrouver leur mobilité mémorielle, à réexaminer le sens de souvenirs figés dans l’intemporalité, à quitter les conclusions automatiques, générées autrefois par la pression normative et aujourd’hui enkystées, pour en concevoir d’autres, à rappeler des expériences jusque-là insignifiantes, à récrire leur autobiographie de leur plein gré et vivre la vie qui est la leur, celle qu’ils préfèrent, dans la pleine expression de leur exotisme intrinsèque.

 

« Le sociologue qui choisit d’étudier son propre monde dans ses aspects les plus proches et les plus familiers, ne devrait pas, comme le fait l’ethnologue, domestiquer ce qui est exotique, mais, si je peux oser cette expression, il devrait « exotiser » ce qui est domestique, en rompant avec cette relation intime primaire avec les modes de vie et de pensée qui lui demeurent opaques, car trop familiers. En fait, le pas vers le monde quotidien dont on est originaire, devrait être le point culminant du pas vers des mondes étrangers et extraordinaires ». (17)

Inscrites dans la métaphore littéraire, dotées d’une conception narrative de l’identité, inspirées par la philosophie critique, basées sur les principes de collaboration et étayées par un outil conceptuel (échafaudage) décliné en cartes de navigation de terrain, les Pratiques Narratives se mettent en œuvre à partir d’une position de réelle curiosité à l’autre. Elles s’inscrivent dans la tradition des grands modèles d’exploration : journalisme d’investigation, enquête sociologique, expédition ethnologique, cheminement bio-géographique…

 

Isabelle LAPLANTE

NOTES

(1) Cf. infra « Jamais complices du pouvoir moderne », une dimension éthique et politique

(2) Michael White disait « multi-storied », qui signifie aussi bien multi-histoires que multi-niveaux.
(3) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.

(4) Ricoeur, P. (1985) Temps et récits III, Le temps raconté, éditions du Seuil.
(5) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(6) Bruner, J. (1991), … Car la culture donne forme à l’esprit, Editions Esthel.

(7) Cahiers de thérapie familiale.

(8) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(9) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(10) White, M. (2007), Maps of Narrative Practices, Norton
(11) White, M. The International Journal of Narrative Therapy and Community Work. 2005. No 3&4 p 15.
(12) White, M. (2006), Séminaire de formation Paris
(13) Meyerhoff , B. (1982), Life history among the elderly: performance, visibility and remembering.

(14) Vygotski, L , Mind in society cité par Bruner, J. (2000), Culture et Modes de Pensée, Editions Retz

(15) Deleuze, G. (1988), Abécédaire, film de Pierre-André Boutang ; 2004 DVD, Editions du Montparnasse.

(16) Saint-Augustin (2008), Les Confessions, Livre X, Temps présent, mémoire et désir, Gallimard Ed. Folio Classique.

(17) Bourdieu, P. (1984), Homo Academicus, Les Editions de Minuit.

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