Contribution des témoins extérieurs



Les cérémonies définitionnelles traitent des problèmes d’invisibilité et de marginalité ; ce sont des stratégies qui offrent l’occasion de se dévoiler dans ses propres mots, et de recueillir des témoignages de sa propre valeur, de sa propre vitalité et de son être".
(Barbara Myerhoff, 1986)



Durant de nombreuses années, le recours à un auditoire fut un thème constant dans notre travail. A l’origine ces auditeurs venaient des réseaux familial et amical, des environnements scolaire et du travail, de groupes de connaissance dont les voisins et les commerçants et de communautés de personnes inconnues de celles et ceux qui venaient consulter. En allant plus loin dans cette pratique, nous commençâmes à nous servir des gens qui nous avaient consulté précédemment, leur demandant s’ils seraient d’accord pour se joindre à nous dans de futures séances, d’une manière qui pourrait contribuer à résoudre les problèmes et soucis d’autres personnes. Ces invitations furent reçues pour la plupart avec beaucoup d’enthousiasme – les gens se montrèrent plus que volontaires pour laisser leur nom et leurs coordonnées dans nos registres. Je peux compter sur les doigts d’une main, le nombre de fois où, au cours des années, cette invitation à s’inscrire dans nos registres fut déclinée.

1. La cérémonie définitionnelle structure l’arène thérapeutique en un contexte permettant une description riche de la vie, de l’identité et des relations des gens. Cette métaphore organise des rituels reconnaissant et requalifiant la vie des gens, par opposition à de nombreux rituels ordinaires de la culture moderne qui « jugent » et « disqualifient » la vie. J’ai tiré la métaphore de la cérémonie définitionnelle des travaux de l‘anthropologue culturelle Barbara Myerhoff (1982,1986 et j’en ai développé des applications thérapeutiques.


2. La structuration de l’arène thérapeutique d’après la métaphore de la cérémonie définitionnelle se relie à une explication de l’identité post-structuraliste ou non-structuraliste. D’après cette explication, le façonnage de l’identité :

a) est une réalisation publique et sociale, non une réalisation privée et individuelle,

b) est produit par des forces historiques et culturelles, plutôt que par les forces de la nature, quelle que soit la conception de la nature, et

c) dépend du fait de tirer un sens de l’authenticité à partir de processus sociaux qui reconnaissent les préférences revendiquées par les personnes au sujet de leur identité et de leur histoire, plutôt qu’à partir de l’identification, au moyen de l’introspection, d’essentiels ou éléments du « soi » et de l’expression de ces essentiels, quelle que soit la conception du soi.

3. Dans cette arène thérapeutique, l’option est offerte aux gens de narrer/agir leur histoire de vie devant un public de témoins extérieurs. Ces témoins extérieurs répondent à ces narrations par la re-narration de certains aspects ce de qu’ils ont entendu. Ces re-narrations sont façonnées par des traditions de reconnaissance particulières.

4. La structure de la cérémonie définitionnelle est généralement constituée de nombreuses couches de narrations et de re-narrations de l’histoire de vie des gens.

a) Narration (par ceux dont la vie est au centre de la cérémonie)

b) Re-narration de cette narration (première re-narration – généralement effectuée par les témoins extérieurs)

c) Re-narration de cette re-narration (deuxième re-narration – généralement effectuée par ceux dont la vie est au centre de la cérémonie)

d) Re-narration de la re-narration de la re-narration (troisième re-narration – généralement effectuée par les témoins extérieurs ou par un deuxième groupe de témoins extérieurs)

e) etc.

5. L’interruption du dialogue entre les interfaces de ces narrations et re-narrations est caractéristique de la cérémonie définitionnelle. Lorsque les témoins extérieurs sont dans la position de public, ils sont strictement dans cette position. Lorsque les personnes dont la vie est au centre de la cérémonie définitionnelle sont dans la position de public, ils sont strictement dans cette position.

6. Durant ces narrations et ces re-narrations, nombre des thèmes alternatifs, ou contre-intrigues de la vie des gens, prennent de l’épaisseur et les histoires de vie des gens se trouvent reliées à ces thèmes et aux valeurs, buts et engagement qui y sont exprimés.

7. Les re-narrations structurelles de la cérémonie définitionnelle authentifient les préférences revendiquées par les personnes au sujet de leur vie et de leur identité , et ont pour effet de promouvoir les contre-intrigues de vie –elles contribuent à offrir aux gens des options pour l’action qui ne leur seraient pas disponibles autrement.

8. Les réponses des témoins extérieurs ne sont pas façonnées par les pratiques contemporaines d’applaudissement (donner confirmation, souligner le positif, réponses de félicitation, etc.) ni par aucune des pratiques ordinaires et habituelles de jugement (jugement négatif ou positif). De plus, ce n’est pas le lieu pour que les témoins extérieurs expriment des opinions ou fassent des déclarations concernant la vie des autres gens, ou donnent leur propre vie ou leurs propres actions en exemple, ou introduisent des histoires moralisatrices ou des homélies en guise de re-narration. Ces réponses ne constituent pas non plus des monologues en série. Les témoins extérieurs engagent plutôt des conversations entre eux à propos de ce qu’ils ont entendu et à propos de leur réponse à ce qu’ils ont entendu –il est d’usage que les témoins extérieurs s’interrogent l’un l’autre à propos de leurs réponses ; ainsi ils se relient et construisent à partir des contributions des uns et des autres.

9. La cérémonie définitionnelle fait bouger tous les participants en ce sens qu’elle contribue à leur fournir des options pour devenir autres qu’ils étaient. Bouger se comprend dans le sens de transporter, dans le sens d’être ailleurs dans la vie par le fait de cette participation.

Michael White
(traduction Isabelle Laplante 2004)

Références
Myerhoff, B. 1982: ‘Life history among the elderly: Performance, visibility and re-membering’. In Ruby, J. (ed) A Crack in the Mirror: reflexive perspectives in anthropology. Philadelphia: University of Pennsylvania Press.
Myerhoff, B. 1986: ‘Life not death in Venice: Its second life’. In Turner, V. and Bruner, E. (eds). 1986: The Anthropology of Experience. Chicago: University of Illinios Press.

Dernière mise à jour de la page le 21/03/2017  | Haut de page | 851933 pages vues