Comment pouvez-vous faire ce travail (2)



DEUXIEME PARTIE : QU’EST-CE-QUE LA QUESTION « COMMENT POUVEZ-VOUS FAIRE CE TRAVAIL ? » SIGNIFIE POUR MOI ?
En réfléchissant à la question : « Comment pouvez-vous faire ce travail ? », je prends conscience que mon vécu de la thérapie varie selon les jours, ou au cours de la même journée, et même pendant une conversation ! Je suis également consciente que parfois on me pose cette question hors du contexte thérapeutique – des amis, des membres de la famille ou de nouvelles connaissances. A chaque fois que l’on me la pose, cela m’amène à réfléchir à la multiplicité de mes vécus à l’écoute des femmes me parlant des trahisons de confiance grossières, de la fourberie, de la douleur et de la blessure en lien avec les abus sexuels infantiles.

En une semaine, je peux expérimenter les ressentis suivants dans les conversations thérapeutiques :
De la fureur lorsque j’entends parler de la manière subtile et délibérée dont un coach sportif a gagné la confiance des adultes de la famille et a ensuite abusé sexuellement de tous les enfants de la famille.
Une excitation partagée avec une femme qui a saisi qu’elle n’est pas coupable de l’abus perpétré sur elle.
De l’inspiration en lien avec les engagements qu’une jeune femme partage avec moi concernant une position particulière qu’elle a adoptée dans sa vie pour protéger d’autres enfants de la personne qui avait abusé d’elle, même si cela risque de menacer sa propre sécurité.
Un sentiment de plaisir quand je remarque avec des femmes les manières dont beaucoup de personnes dans leur entourage contribuent à la vie d’une manière éthique et attentionnée.
De la détresse devant la manière insidieuse dont les mots de la personne qui a abusé d’elle ont encore de l’influence et ont voix au chapitre cinquante ans après que ces mots ont été prononcés.
Du rire et de la joie en lien avec la hardiesse et l’humour de certaines stratégies développées par des femmes pour recouvrer leur vie des effets de l’abus.
Du souci, de l’anxiété et de la peur pour la sécurité de certaines femmes, soit du fait qu’elles pourraient se faire elles-mêmes du mal, soit par rapport à la violence à laquelle elles sont exposées.
De l’espoir pour les perspectives offertes aux femmes de réduire les effets de l’abus dans leur vie en en parlant.
Du désespoir face à la manière dont des gens en position de pouvoir et d’influence usent de ce pouvoir pour abuser des plus vulnérables.
Une profonde tristesse lorsque je réalise ce que cela signifiait pour de petits enfants de devoir d’une manière ou d’une autre donner du sens à l’abus dans un isolement total.
Un plaisir partagé quand une femme donne un nom à une autre histoire de sa vie, qui reflète ses engagements de prendre soin d’elle-même et des autres, et dont on peut remonter la trace jusqu’à des initiatives qu’elle a prises pour se protéger elle et ses frères et sœurs durant l’enfant. Une telle histoire peut être nommée « la grande évasion » ou « une vie dédiée à la protection et au soin des enfants ».

Il y a, bien sûr, de nombreux autres aspects de mon travail que je pourrais décrire ici, mais j’espère que cette liste donne une idée des multiples significations que le travail de thérapeute a pour moi.
Ce que j’aimerais faire maintenant c’est réfléchir plus en détails à ce qui rend ce travail supportable. Pour moi, c’est cela que la question « Comment pouvez-vous faire ce travail ? » demande vraiment. Ce qui contribue à rendre ce travail supportable, c’est la manière dont j’écoute les histoires de traumatismes et d’abus et comment j’y réagis, et comment je suis soutenue pour le faire et aussi de trouver les moyens de reconnaître et de célébrer avec d’autres les histoires positives de ce travail.

ISOLEMENT ET COMMUNAUTE
Une des premières choses que j’ai remarquée en travaillant avec des femmes qui avaient vécu des abus sexuels dans l’enfance est le puissant effet d’isolement dans leur vie. J’ai entendu des femmes me dire comment la personne qui perpétrait l’abus les avait délibérément isolées quand elles étaient enfant, au moyen de menaces, de manipulations et de confusion. L’isolement revêtait différentes formes :
Isolement d’autres adultes aimants qui les auraient protégées dans l’enfance.
Isolement d’autres enfants qui étaient également abusés par le même personne. Si ces enfants avaient pu se parler de ce qu’ils vivaient, cela aurait pu contribuer à donner d’autres significations aux abus.
A la longue, les femmes avaient été séparées et isolées de toute connaissance de leurs réactions envers ce qui leur avait été fait (White 2004).
Elles avaient aussi souvent été déconnectées et isolées de ce qui était important pour elles – leurs valeurs-clé, leurs espoirs et leurs engagements (White 2004).

Beaucoup de femmes m’ont parlé des effets de ces formes d’isolement et du sens qu’elles ont eu dans leur vie. Pour les enfants, être isolés dans leurs tentatives de donner du sens aux événements abusifs crée un contexte propice aux sentiments de honte, de doute, de culpabilité, d’anxiété et de peur de s’épanouir.

Alors qu’un aspect de la pratique thérapeutique avec des femmes qui ont vécu des abus sexuels infantiles consiste à faire attention aux effets de cet isolement, cela paraît ironique que des thérapeutes puissent souvent travailler eux-mêmes dans des situations d’isolement. Les conversations thérapeutiques se passent souvent entre deux individus. Les thérapeutes sont souvent physiquement séparés les uns des autres sur leur lieu de travail. Et quelques pratiques institutionnelles, telles la supervision individuelle, tendent à encourager une approche individualisée du travail thérapeutique.
En disant cela, mon intention n’est pas d’ignorer le fait que quelques femmes ont une nette préférence pour les consultations individuelles. Je ne souhaite pas non plus minimiser la façon dont des thérapeutes peuvent s’engager dans des conversations de re-groupement et des pratiques de témoins extérieurs dans leur travail avec des individus (Mann & Russell 2002). Et, bien entendu, de nombreuses organisations réunissent des femmes dans des groupes thérapeutiques, des groupes de soutien continu, des expériences de thérapie partagée, des forums éducatifs, et/ou des programmes de thérapie familiale et/ou offrent des groupes de pairs pour les praticiens.

Pourtant, je souhaite aussi réfléchir à la manière dont certains processus institutionnels risquent de perpétuer par inadvertance des pratiques d’isolement.
Je me suis particulièrement intéressée à repérer :
les pratiques institutionnelles qui peuvent contribuer à laisser le thérapeute seul face à des expériences professionnelles difficiles et complexes ;
les pratiques qui peuvent contribuer à séparer et diviser les collègues. Par exemple, des pratiques de comparaison et de compétition qui impliquent que le praticien doive « s’évaluer » par rapport à une définition particulière du praticien qui réussit ;
les pré-supposés qui peuvent empêcher les praticiens de parler des dilemmes dans leur travail. Par exemple, le pré-supposé que chaque praticien individuellement devrait « avoir toutes les réponses » ;
les pratiques qui peuvent séparer les thérapeutes de leur propre connaissance de ce qu’ils apportent dans les conversations thérapeutiques en termes d’idées, d’expériences et d’engagements, valeurs particuliers, etc.

Pour chacune de ces pratiques qui laissent place à l’isolement, il existe des pratiques alternatives qui encouragent la connexion dans ce travail. Par exemple :
des pratiques qui créent des forums où il est possible pour les praticiens de parler d’expériences professionnelles et complexes ;
des pratiques qui permettent aux praticiens de parler et de contribuer à la discussion sur les nombreuses différentes façons dont on peut faire le travail ;
fonder une culture institutionnelle sur l’idée que, au lieu que ce soit les individus qui doivent « posséder » les réponses, des réponses peuvent au contraire être trouvées par la conversation et la collaboration ;
mettre en place sur le lieu de travail des conversations et des processus qui reconnaissent les idées, les expériences et les engagements uniques de chaque praticien.

C’est en entendant parler des femmes des effets de l’isolement dans leur vie que j’en suis venue à me rendre compte que je ne suis pas exempte de l’influence des pratiques culturelles d’isolement qui fonctionnent à séparer les gens les uns des autres. En y réfléchissant, j’ai pris plus conscience que ce qui rend mon travail supportable, ce sont les pratiques de collaboration. Partager avec d’autres un engagement à remarquer les pratiques qui pourraient nous isoler ou nous séparer au travail est d’un grand soutien pour moi. Cela me soutient non seulement dans ma recherche de manières de résister aux pratiques d’isolement, mais aussi dans ma réflexion pour trouver des façons créatives de garder les conversations et la collaboration plus présentes dans mon travail.
J’en suis venue à me rendre encore plus compte que ce qui est important pour moi pour me dresser face à l’isolement, c’est la notion de communauté. Je veux penser à mon travail non pas en terme d’effort singulier mais comme faisant partie de tentatives collaboratives et communautaires pour aborder les questions de l’abus et de la violence. Cette notion de communauté influence également l’attention que je manifeste à poser des questions concernant les relations qui soutiennent les femmes avec qui je parle. Cela peut avoir été des relations de leur enfance, ou des liens actuels avec des amis, des enfants, des partenaires ou des groupes de soutien. Cela peut même être des relations avec ceux qui ne sont plus en vie.
Cette orientation vers la communauté influence aussi mon propre sens du travail. En écrivant ces mots, je me souviens de la communauté de personnes que je transporte avec moi dans mon travail thérapeutique. Cette communauté est faite de gens qui m’ont consultée par le passé, mes camarades de travail, collègues, amis, famille et auteurs qui ont partagé leur pensée via l’écriture. C’est une communauté de gens avec qui je partage des engagements particuliers à défier les pratiques sociales et culturelles qui contribuent aux abus de pouvoir. C’est une communautés à laquelle je donne beaucoup de valeur. En restant connectée à cette communauté, je sais que je ne suis pas seule dans le travail. Cela me rappelle constamment que toutes les tentatives pour réagir aux abus et à la violence ne sont pas des effort s singuliers mais sont reliées à des connaissances, des engagements et des actes partagés, initiés par beaucoup de gens dans un large éventail de contextes.


TROISIEME PARTIE : COMPRENDRE LA DETRESSE/L’AFFLICTION DANS CE TRAVAIL ET Y REPONDRE
J’ai remarqué récemment que l’on porte une plus grande attention aux effets ressentis par les thérapeutes, intervenants de crise, policiers, ambulanciers, etc. qui écoutent ou sont témoins d’événements traumatisants et/ou abusifs dans la vie des gens (Weingarten 2003). Dans le champ thérapeutique cet intérêt s’est focalisé particulièrement sur les vécus de détresse, de tristesse ou de lassitude chez les praticiens ; sur les manières de comprendre ces vécus ; et sur les méthodes pour apporter du soutien aux praticiens. (Richardson 2001).
Cette attention récente m’a encouragée à penser plus à des façons de comprendre les « côtés durs » de ce travail. Elle m’a aussi invitée à réfléchir aux idées de bien-être et de soin de soi en lien avec le fait d’écouter des femmes ayant vécu des abus. Elle m’a aussi conduite à penser à la manière dont nous comprenons les vécus possibles de détresse, d’affliction, de choc et de bouleversement qui peuvent, parfois, accompagner ce travail.
Avant que je débatte des différentes manières dont je pourrais envisager de réagir à ces vécus de détresse et de tristesse, je souhaite d’abord reconnaître que je travaille dans un environnement étayant, dans une organisation pleine de ressources, dans une situation sûre. Le risque d’expérimenter de la violence dans ma vie quotidienne est très mince. Ce n’est pas le cas pour tous les thérapeutes. Je ne veux pas pré-supposer que ce qui est pertinent pour moi dans mon contexte, l’est pour d’autres travaillant dans des situations très différentes.
Dans cette partie, je proposerai quelques manières de comprendre les choses auxquelles je trouve aidant de penser quand je repère des sentiments de détresse, de fardeau, d’affliction ou le sentiment d’être submergée, en lien avec mon travail thérapeutique avec des femmes rescapées d’abus sexuels infantiles. Je les propose ici dans l’espoir qu’elles pourront aider d’autres thérapeutes et permettre plus de conversations sur ce thème.

COMPRENDRE LES VECUS DE DETRESSE CHEZ LE PRATICIEN
Une occasion de valider ce qui a été observé
La détresse ne survient pas par hasard. Dans mon expérience, elle reflète souvent un apprentissage nouveau, ou une prise de conscience qui s’est faite en entendant des récits particuliers d’abus et de traumatisme. Par conséquent, les sentiments de détresse peuvent offrir une occasion de nommer et de réfléchir à ce que le thérapeute peut avoir observé différemment. Cela peut être une nouvelle conscience de certaines manières de comprendre la vie. Par exemple, le thérapeute peut avoir réalisé qu’il a acquis une plus grande connaissance de l’étendue des abus et de la souffrance dans le monde, ou perdu une ignorance concernant l’étendue des abus et de la souffrance dans le monde. Ou, la détresse d’un thérapeute peut être en lien avec de nouvelles prises de conscience concernant l’expérience de ceux qui ont été soumis à des abus (par exemple l’étendue de la peur qui peut avoir accompagné les débuts d’une personne dans la vie, ou les pratiques de pouvoir et de piégeage auxquelles elle était soumise). Ou bien, des sentiments de détresse peuvent être en lien avec la façon dont un récit particulier a confirmé au thérapeute des expériences de sa propre vie (par exemple, une histoire en particulier peut résonner puissamment avec des aspects de l’expérience personnelle du thérapeute).
Ces sentiments de détresse peuvent constituer des occasions de développer, réviser et penser plus à notre conception du monde et au genre de vie que nous voulons mener. Ils sont l’occasion de réfléchir à la manière d’introduire cela dans nos conversations avec les autres.

Une occasion de valider les valeurs, les désirs et les espoirs
La détresse d’un thérapeute peut nous apprendre quelque chose sur ce qui est important pour le thérapeute.
Elle peut indiquer que certaines valeurs, certains désirs et espoirs qu’il a à propos du monde ont été transgressés d’une manière ou d’une autre (White 2000, 2004). Je cherche à comprendre le sens de cette détresse pour le praticien. Elle peut être survenue en entendant certains récits, ou en assistant ou participant à certaines pratiques sur le lieu de travail. Cette détresse peut être l’occasion d’en entendre plus sur les valeurs importantes, les espoirs, les rêves et les désirs de ce thérapeute sur la façon dont le monde devrait être et sur l’histoire de ces valeurs. Expérimenter la détresse peut alors être une occasion de parler de ces valeurs, désirs et espoirs et d’en faire de riches récits. Ceci, à son tour, peut fournir une base pour des initiatives ultérieures en accord avec ces valeurs et avec ces désirs. Créer des occasions de comprendre que la détresse qu’ils peuvent vivre est reliée à certaines valeurs qu’ils chérissent leur ouvre différentes voies pour la conversation, le soutien et l’action. C’est important pour moi dans mon travail d’avoir compris ça. Si je me sens particulièrement émue ou bouleversée par une conversation, je m’occupe maintenant de réfléchir et de parler aux autres :
Pourquoi cette conversation ou cette série de conversations étaient-elles tellement significatives pour moi ?
Est-ce que mon bouleversement ou ma détresse sont en lien avec certaines croyances, valeurs, désirs, espoirs importants pour moi ?
Pourquoi ces valeurs sont-elles significatives pour moi ?
Comment puis-je me re-lier aux autres autour de ces valeurs dans mon travail et dans le reste de ma vie ?
Quelle action ultérieure serais-je capable de mettre en œuvre dans mon travail qui s’accorderait à ces valeurs ?

Une occasion de réfléchir aux pratiques institutionnelles
Une manière de comprendre les choses qui m’aide, si je remarque que je me démène au travail, est de me demander si certains de mes récits de travail sont négligés. Je m’occupe à explorer d’autres thèmes qui pourraient avoir été négligés ou dédaignés et avoir besoin d’être ramenés au premier plan. Je suis particulièrement attentive aux moyens de le faire qui luttent contre l’isolement ; je réfléchis à la manière dont ces conversations sur les autres histoires négligées pourraient être entendues et avoir des témoins. La détresse d’un thérapeute peut ainsi être l’occasion de réfléchir à la mise en place de pratiques institutionnelles qui permettent aux praticiens de décrire richement les engagements, les croyances, les espoirs et les valeurs qui influencent le travail de chacun.
Cela pourrait être l’occasion de réfléchir à comment installer un partage plus collectif des récits de travail.
Les questions suivantes valent la peine d’être prises en considération :
Quelles occasions y a-t-il pour les praticiens de parler de leurs nombreuses expériences professionnelles ?
Parmi les nombreux récits de travail qui pourraient être partagés, quels récits et les récits de qui sont-ils privilégiés ?
Comment les connexions qu’ont les gens avec ce qui est important et valeureux pour eux sont-elles partagées sur le lieu de travail ?
Quelles occasions de célébration y a-t-il à lors de réussites dans le travail ?
Y a-t-il des occasions pour partager les moments de tristesse, les moments de beauté, les moments de joie ?

Une occasion de se reconnecter au savoir local et aux relations
Certaines manières de comprendre la thérapie placent le savoir du thérapeute et ses interventions au centre du changement. Cette façon de comprendre les choses peut contribuer à des ressentis de désespoir et de surmenage. La lassitude d’un thérapeute, ou son sentiment de fardeau, peut devenir l’occasion de se re-connecter avec l’importance du savoir local, des compétences et des récits d’expériences en matière de traitement des effets des traumatismes et des abus. Au lieu de penser qu’en tant que thérapeutes nous pouvons aider les gens, indépendamment, à gérer les effets d’abus sexuels infantiles, la notion de pratique dé-centrée nous permet de réfléchir à la manière dont nous pouvons introduire dans nos conversations les compétences et le savoir de ce qui nous consultent.
On peut envisager les questions suivantes :
Comment le travail met-il en valeur et s’appuie-t-il sur les contributions de la communauté qui soutient ceux avec qui nous avons rendez-vous ?
Trouvons-nous des moyens de prouver les compétences et le savoir dont les femmes que nous rencontrons ont fait la démonstration en réagissant aux effets des abus dans leur vie, et de leur créer un auditoire ?

Beaucoup de gens trouvent le moyen de recouvrer leur vie après des traumatismes sans jamais consulter de professionnels de la relation d’aide. Garder cela à la conscience m’aide à privilégier les nombreux aspects du savoir local et des relations qui apportent du soutien aux personnes ayant à gérer de telles conséquences. Cela peut comprendre : le soin apporté par des personnes significatives qui n’ont jamais laissé tomber la personne concernée, ou pour qui l’image de la personne ou la foi qu’elles ont en elle n’a jamais décliné ; des actes pour prendre soin de soi qui ont permis de subsister ; le rôle de la spiritualité ; des mouvements politiques ; des animaux familiers ; la connexion avec la terre, les rivières, les océans, etc. Je cherche comment nous pouvons nous assurer que le rôle du thérapeute n’est pas sur-valorisé par rapport aux actes quotidiens d’attribution de sens qui aident les gens à survivre aux traumatismes et aux abus. Je m’intéresse à valoriser le savoir local, spécialement quand nous essayons de comprendre le vécu qu’a le thérapeute de son travail.

Une occasion de se connecter d’autres autour de la politique au travail
La détresse d’un thérapeute individuel est aussi l’occasion de remarquer, nommer et se connecter à d’autre autour de la politique au travail. Des réponses à la violence faite aux femmes ont leur origine dans un mouvement politique féministe collectif et, comme la pratique thérapeutique est devenue la principale réponse à la violence faite aux femmes, plusieurs écrivains ont fait entendre leur inquiétude concernant l’individualisation et la dépolitisation du sujet. A chaque fois qu’un thérapeute est en détresse devant les histoires qu’il entend, cela peut aussi être une occasion de se re-connecter avec une conscience féministe et une action politique plus larges. La détresse peut fournir l’occasion de ne pas reléguer la question à la sphère privée, individuelle.
On peut envisager des questions comme :
Qui d’autre serait le plus susceptible de partager ce sentiment de détresse, d’outrage ?
Comment pourrions-nous nous relier pour entreprendre quelque chose en résultat de cette détresse ?
Comment les idées et les compréhensions venues dans les conversations thérapeutiques peuvent-elles sous-tendre des réponses institutionnelles, politiques, législatives, l’éducation d’autres thérapeutes ?
Comment ce dont on parle dans les conversations thérapeutiques peut-il relier les femmes les unes aux autres autour de leur expérience de vie commune de manière à rendre possible une action sociale plus vaste ?
Comment les politiques de genre, de classe, de race, d’âge et de domination hétérosexuelle sont elles nommées dans les conversations thérapeutiques et d’une manière plus large par l’institution, et comment y répond on ?

Une occasion de reconnaître que, parfois, ce qui est le plus affligeant, ce ne sont pas les histoires que nous entendons
Parfois, ce qui est le plus affligeant au travail, ce ne sont pas tellement les histoires partagées pendant les conversations thérapeutiques, mais bien plutôt les autres aspects du travail. Par exemple, quand j’exerçais comme travailleuse sociale dans un hôpital, un des défis les plus difficiles pour moi et pour mes collègues du département était la manière dont on s’adressait aux femmes et comment elles étaient traitées par les personnes en position d’autorité. A plusieurs reprises, je me suis sentie en détresse. Certains de mes collègues et moi-même avons essayé différentes façons de réagir à cette situation. Par exemple : questionner les gens sur leurs intentions en s’exprimant de cette manière ; soulever le sujet de manière formelle lors des réunions de service ; et essayer de faire la démonstration d’une autre façon d’être en relation dans les salles. J’ai souvent eu le sentiment que rien ne changeait malgré cela et me sentais, par moment, extrêmement désespérée.
Une réponse qui a fait une différence-clé pour moi est venue d’une thérapeute qui travaillait dans un autre cadre 2. Après avoir discuté ensemble de la nature politique de ce travail et des efforts que nous faisions pour essayer d’avoir une influence sur la culture hospitalière, cette collègue m’a donné une petite figurine en plastique représentant un plongeur des profondeurs. Elle a relié cette image du plongeur des profondeurs au travail dans lequel nous étions engagées. Les actions que nous posions étaient fréquemment tranquilles, passaient inaperçues et étaient souterraines (ou plutôt sous-marines dans le cas du plongeur !). Et pourtant, elles étaient également productives, demandaient beaucoup de travail, d’activités, voyaient le monde d’un autre point de vue. J’ai collé cette figurine du plongeur des profondeurs sur le devant de mon agenda et elle m’a accompagnée dans mes tournées dans les salles, aux réunions d’attribution, aux conférences sur les cas et aux réunions de planning. Elle m’a fourni un rappel visuel des préférences importantes que j’avais dans mon travail ainsi qu’un rappel tangible de ma connexion aux autres partageant avec moi ces valeurs et ces vues. Ce n’était pas tant la nature des conversations que j’avais avec les patients de l’hôpital qui causaient ma détresse mais bien plutôt les actes d’irrespect appartenant à la culture hospitalière. Cela m’est resté comme un rappel que les vécus de tristesse ou de détresse dans mon travail de thérapeute ne proviennent peut-être pas des histoires que j’entends.
Il peut être pertinent de prendre en considération les questions suivantes :
La détresse est-elle en lien avec les récits entendus dans les séances de thérapie ou avec d’autres interactions au travail ou à la maison ?
Si d’autres domaines sont source de détresse, y a-t-il moyen de trouver du soutien à ce sujet ?

Une occasion de réfléchir aux effets réels qu’ont les différentes manières de comprendre la détresse du thérapeute
La détresse ou la tristesse du thérapeute aura des effets différents sur notre travail, notre vie et la vie de ceux qui nous consultent, selon la manière dont nous la comprenons. Lorsque nous sommes engagés dans des conversations sur notre vécu au travail, comment pouvons-nous garder cela à l’esprit ?

Une question qu’il pourrait être pertinent d’inclure est :
Comment pouvons-nous veiller à ce que la manière dont nous comprenons notre vécu du travail thérapeutique fasse honneur aux multiples contributions que les femmes qui nous consultent apportent à notre vie et à notre travail ?

Une occasion de se relier aux autres
A chaque fois que je ressens de la détresse ou de la tristesse en lien avec mon travail thérapeutique avec les femmes, je suis maintenant déterminée à m’assurer de ne pas rester isolée dans ce vécu. Chacun des thèmes listés ci-dessus est devenu source de conversation avec des amis, des membres de la famille, des collègues, ou en supervision formelle.
Cela m’intéresserait beaucoup de savoir si ce genre d’exploration de votre vécu au travail vous est utile.

REFLEXION
La question « Comment pouvez-vous faire ce travail ? » m’a été posée pour la première fois il y a plusieurs années et, depuis, j’y ai toujours pensé ! Les conversations que j’ai eues avec d’autres femmes, des collègues et des amis ont influencé la manière dont je pense à ce qui me soutient et comment je pourrais réagir lorsque je ressens de la détresse en lien avec ce travail.
Dans la première partie de cet article, j’ai essayé d’explorer les différents sens que la question « Comment pouvez-vous faire ce travail ? » peut revêtir pour les femmes qui la posent à leur thérapeute.
Dans la deuxième partie, j’ai essayé de décrire ce que cette question signifie pour moi et comment elle m’invite à réfléchir aux nombreuses expériences différentes que j’ai lors des conversations thérapeutiques avec des femmes qui ont subi des abus sexuels infantiles.
Dans la dernière partie, j’ai essayé de focaliser particulièrement sur les expériences de détresse qui accompagnent parfois ce genre de travail. J’ai essayé d’offrir une série de questions auxquelles je trouve maintenant aidant de réfléchir lorsque je peux me sentir submergée.
J’espère que ces réflexions et ces questions contribueront à vos propres conversations au sujet de ce qui rend ce travail supportable pour vous, et de vos propres réponses à la question « Comment pouvons-nous faire ce travail ? »


REMERCIEMENTS
Réfléchir à mon expérience de la thérapie est un projet continu. Ce sur quoi j’ai été capable d’écrire ici est un résultat des nombreuses conversations avec des femmes comme Cathy qui m’ont consultée et qui ont fait partie de ce voyage d’apprentissage avec moi. C’est aussi le résultat de nombreuses conversations avec les collègues avec qui j’ai travaillé au Uniting Care Westley, et le soutien de mon travail actuel, RespondSA. J’aimerais reconnaître particulièrement la contribution sans faille à mon travail de Andrew Groome qui est mon collègue de travail depuis plusieurs années. Les conversations avec les personnes du Women’s Health Statewide et du Dulwich Centre ont aussi été très importantes pour moi. Je souhaite remercier en particulier David Denborough pour ses encouragements, sa direction de la rédaction et sa compréhension de cet écrit. Les commentaires que m’ont faits Jodie Sloan et Alice Morgan sur une première version m’ont été très utiles.


NOTES
(1) Sue Mann travaille comme thérapeute dans l’équipe des abus sexuels infantiles à RespondSA et comme enseignante au Dulwich Centre. On peut la joindre c/o Dulwich Centre, PO Box 7192 Hutt St, Adelaide, 5000. Email : dulwich@senet.com.au
(2) Cette thérapeute est Leela Anderson avec qui j’étais en supervision à l’époque.


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Dernière mise à jour de la page le 19/10/2016  | Haut de page | 826859 pages vues