2 : l'Identité Narrative



 
Une conception littéraire
de l’identité
comme mobile
et négociée








Ecoutons Paul Ricoeur (4) dans sa magnifique description de l’identité narrative :
"Sans le secours de la narration, le problème de l’identité personnelle est en effet voué à une antinomie sans solution : ou bien l’on pose un sujet identique à lui-même dans la diversité de ses états, ou bien l’on tient, à la suite de Hume et de Nietzsche, que ce sujet identique n’est qu’une illusion substantialiste […] Le dilemme disparaît si, à l’identité comprise au sens d’un même (idem), on substitue l’identité comprise au sens d’un soi-même (ipse) ; la différence entre idem et ipse n’est autre que la différence entre une identité substantielle ou formelle et l’identité narrative. […] À la différence de l’identité abstraite du Même, l’identité narrative, constitutive de l’ipséité, peut inclure le changement, la mutabilité, dans la cohésion d’une vie. Le sujet apparaît alors constitué à la fois comme lecteur et comme scripteur de sa propre vie selon le vœu de Proust. Comme l’analyse littéraire de l’autobiographie le vérifie, l’histoire d’une vie ne cesse d’être refigurée par toutes les histoires véridiques ou fictives qu’un sujet se raconte sur lui-même. Cette refiguration fait de la vie elle-même un tissu d’histoires racontées. […] L’identité narrative n’est pas une identité stable et sans faille ; de même qu’il est possible de composer plusieurs intrigues au sujet des mêmes incidents […] de même il est toujours possible de tramer sur sa propre vie des intrigues différentes, voire opposées. […] En ce sens, l’identité narrative ne cesse de se faire et de se défaire."
 
L’histoire façonne l’identité
De même qu’en littérature c’est l’intrigue qui détermine les péripéties du roman, c’est l’histoire de vie, le thème, qui façonne l’identité des gens et non l’identité qui façonnerait l’histoire. La croyance populaire voudrait que nous ayons une réalité intérieure – voire une vérité intérieure – qui serait délivrée à l’extérieur. En fait, c’est le discours que nous émettons qui fabrique la cohérence de notre histoire, et par là-même notre identité. Michael White avait coutume de dire : "A mon idée, c’est l’histoire de la vie des gens qui façonne leur vie. Ils fabriquent leur vie en conformité avec leur histoire".

La position du narrateur d’une vie en train de se vivre est réflexive, c’est-à-dire qu’il est à la fois auteur (scripteur, pour reprendre le terme de Paul Ricoeur) et lecteur (observateur constructeur du sens). Le narrateur, devenu dramaturge, crée son identité en « s’engageant dans une mise en scène de sens sous la conduite du texte ». (5)

L’identité est le produit de nos relations
L’identité n’est pas figée, elle se négocie et se renégocie en permanence à partir de nos relations avec les autres. Les praticiens de l’équipe d’Adelaide aiment à citer Desmond Tutu : "People become people through other people" (les gens deviennent des gens grâce à d’autre gens).

Jerome Bruner a examiné le lien entre les péripéties ou événements qu’il appelle le paysage de l’action, et le sens qui leur est donné appelé paysage de la conscience. L’identité se tisse dans le va-et-vient entre ces deux paysages : nos valeurs, croyances, rêves, désirs, buts, intentions s’incarnant dans nos actes et nos actions, réactions, gestes, initiatives signifiant nos engagements. Ainsi l’identité construite en situation peut-elle prendre le statut de réalité : "Pour être expliquée, l’action doit être située… Les réalités que les gens construisent sont des réalités sociales, négociées avec autrui, distribuées entre eux." (6)


La vie est une construction sociale
Pour le constructionniste social Kenneth Gergen, "La construction du monde ne se situe pas à l’intérieur de l’esprit de l’observateur mais à l’intérieur des différentes formes de la relation". La connaissance de soi et la description de soi sont une construction commune, et nous construisons des réalités adaptées à des contextes sociaux particuliers. La vie, les actions qui y sont posées, sont les effets réels des significations données à l’expérience et en quelque sorte l’étoffe de ces significations. L’esprit est relationnel et le développement du sens s’opère par le discours. Et "les mots ne sont pas des reflets en miroir de la réalité mais ils expriment un consensus groupal".

(Suite...)


NOTES
(4) Ricoeur, P. (1985) Temps et récits III, Le temps raconté, éditions du Seuil.
(5) White, M. (2003), Les Moyens Narratifs au Service de la Thérapie, SATAS.
(6) Bruner, J. (1991), … Car la culture donne forme à l’esprit, Editions Esthel.

 

Dernière mise à jour de la page le 19/08/2016  | Haut de page | 893767 pages vues