Pièges et défis dans le travail avec des hommes qui utilisent la violence contre leur partenaire




C’est devenu à la mode de présenter son travail comme si on ne prétendait pas au statut d’expert. Je dois admettre que cela me facilite l’écriture de cet article car je ne me considère pas comme un expert bien que je travaille dans ce domaine depuis 1980. Il existe aussi une école de pensée qui prétend qu’il est très important de définir et de clarifier les sources des thèmes centraux de leur travail. D’autres personnes peuvent alors critiquer ces thèmes et se faire une opinion sur leurs valeurs sous-jacentes et sur leur application à leur travail.

Dans mon travail avec des hommes qui ont abusé des femmes, j’utilise quatre thèmes centraux : la sécurité, la responsabilité, la redevabilité et le respect (Colley et alii 1997). Je n’ai pas développé ces thèmes moi-même. Et je ne fus pas le seul à explorer leur signification et leur pertinence dans la pratique. Néanmoins, la manière dont j’ai développé ces thèmes dans mon travail et dans ma vie, se soutenant mutuellement et tissant des connexions entre eux, constitue la base de mon travail avec des hommes qui ont commis des abus. Cet article examine mes relations avec ces thèmes et les dilemmes qu’ils soulèvent.

Il est curieux de réfléchir au fait que mon premier poste de travailleur social, comme beaucoup de diplômés, m’a mis en contact avec l’abus et la violence familiale. D’ailleurs, les cours que j’ai suivis après mon diplôme n’examinaient ni les dilemmes ni la complexité des questions auxquelles, dans ce domaine, la plupart des travailleurs sociaux sont confrontés. J’ai découvert que j’occupais un poste où ma formation ne m’avait pas préparé à aborder des questions d’abus et de pouvoir.

Dans les années 1970, un certain nombre de femmes d’Australie du Sud attirèrent l’attention sur le fait que les femmes couraient plus de risques de subir des abus et des agressions des hommes avec qui elles étaient mariées, ou avec qui elles vivaient, que de la part d’inconnus. Elles demandèrent que la société accorde une vraie valeur à la sécurité des femmes dans leur propre foyer (Women's Information Switchboard, Bulletin d’information des femmes, 1980). Des femmes commencèrent à mettre en place des services spécialisés pour les femmes, dans la santé, au foyer et sur le lieu de travail, et ces services furent orientés vers les questions de sécurité. Ces femmes affirmèrent que la société devrait financer ces services spécifiques à leur genre, et elles commencèrent à avoir quelques succès dans leur entreprise. À cette époque, les femmes avaient très peu de raison de faire confiance aux hommes qui travaillaient dans le domaine de l’abus, elles avaient de bonnes raisons de craindre que les avantages provisoires que la société finançait soient facilement rognés ou supprimés.

Quand j’ai commencé à travailler dans le domaine de la « violence domestique », je me suis rendu compte de la contribution de la pensée féministe dans ma vie et dans mes relations. D’autres hommes et femmes et moi-même, croyions que les approches féministes pouvaient être utiles aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Nous travaillions ensemble et nous nous consultions mutuellement pour aborder les aspects complexes, qu’implique le travail sur la violence des hommes à l’égard des femmes. Les dilemmes auxquels nous étions confrontés n’ont rien perdu de leur pertinence, bien que les politiques puissent sembler avoir changé. Cet article examine ces dilemmes et les principes qui ont été utiles pour les aborder.

J’ai d’abord commencé à prendre en considération le principe de responsabilité en 1980 quand j’ai travaillé à l’Unité de Soin de Crise (Crisis Care Unit), un service d’appel d’urgence et d’aide psychosociale fonctionnant 24 heures sur 24. Ce service avait été mis en place avec l’appui de la police d’Australie du sud, en espérant qu’il l’aiderait à mieux répondre aux « problèmes familiaux ». À l’époque, l’histoire qui circulait, était que la police était fatiguée de se rendre toujours dans les mêmes maisons, en tentant de « régler des problèmes familiaux ». La police ne considérait pas les « problèmes familiaux » comme faisant partie de son « véritable » travail bien que la question soit la sécurité et la protection des femmes. Les policiers espéraient que l’aide psychosociale résoudrait le problème. L’Unité de Soin de Crise centra son intervention en aidant les femmes à « fuir ». Ainsi, l’Unité et la communauté avaient clairement commencé à faire de la sécurité des femmes et des enfants une priorité, et développaient un profond respect pour le travail et le rôle joué par les refuges pour les femmes.

Cependant, Les hommes étaient rarement accusés d’agression, et à cette époque, il n’existait légalement aucune protection par la contrainte, ni d’ordonnances sur la violence domestique. Les travailleurs de l’Unité de Soin de Crise croyaient que leur rôle consistaient seulement à aider les femmes et les enfants à trouver un endroit sûr où d’autres personnes comprendraient ce qu’ils étaient en train de traverser. Les refuges étaient le point de focalisation pour leurs interventions.

Un groupe de travailleurs de l’Unité de Soin de Crise décida finalement d’examiner les questions que soulevaient leurs clients. Il n’est pas surprenant que ce groupe comprenne en majorité des travailleurs femmes. Il devenait clair qu’on laissait seules à porter le fardeau pour tous les membres de la famille, les femmes soumises aux abus. Elles étaient emmenées dans des maisons sûres, équipées de vitres de sécurité à chaque fenêtre. On leur demandait de mettre leurs enfants dans de nouvelles écoles et même on attendait d’elles qu’elles trouvent des solutions pour mettre fin à la violence de leur partenaire. Personne ne demandait aux hommes, ni même n’attendait d’eux, qu’ils assument la responsabilité de leur comportement abusif vis-à-vis de leur famille. Il n’existait pas de sanctions légales ni sociales vis-à-vis des hommes qui abusaient, ni service qui aurait pu attendre de ces hommes, ou les aider, à assumer la responsabilité de leurs actes.

En 1980, nous avons été confrontés, dans l’Unité de Soin de Crise, à plusieurs défis. Comment pouvions-nous fournir des services aux hommes qui leur fassent prendre la responsabilité de leurs actes abusifs sans :

menacer le financement des femmes et des services pour les femmes,
compromettre la sécurité des femmes et des enfants,
ou proposer une alternative plus douce au système de justice criminelle ?

Ces défis nous ont conduit à commencer à mettre en place un travail avec les hommes, mené en concertation avec les services pour les femmes et qui tentait d’être redevable et qui ne soit pas une alternative au système de justice criminelle.

Nous avons vite découvert des pièges dans ces nouveaux services pour les hommes. Certains sont venus de travailleurs sociaux dont la vision extrêmement étroite de la responsabilité ne s’étendait pas au-delà d’exiger des hommes de faire face aux conséquences légales de leurs actions.
Cette vision limitée de la responsabilité n’aidait pas les hommes à apprécier pleinement la nature, la signification et les conséquences de leurs actes abusifs. Et elle ne remettait pas en cause celle fréquente mais nullement utile, de minimisation, telle que « je l’ai fait. Je suis désolé. Pourquoi ne pouvez-vous pas pardonner et oublier ? » Une définition de travail de la responsabilité qui devait être assez large pour inclure l’homme face au fait qu’il avait abusé les personnes qu’il prétendait aimer le plus. Nous avons commencé à faire face au défi concret de trouver une manière d’aider des hommes à prendre la pleine responsabilité de leur violence et de leur abus.

Revenant frais émoulu d’un environnement universitaire, et familier des idéaux féministes, j’avais une forte propension à faire la morale et à faire la leçon aux hommes que je suivais en thérapie. Je discutais fermement pour que l’homme prenne acte de son abus, mais pour trouver en fin de compte qu’il discutait avec tout autant de véhémence uniquement pour se justifier ou pour minimiser ses actes. En examinant cette question, Alan Jenkins (1990) utilisa le terme d’« invitation » pour illustrer un processus qui aurait invité des hommes à accepter des arguments en faveur de la responsabilité, du respect et des façons non abusives d’être un homme. Cette compréhension plus globale de la responsabilité, qui incorporait des pratiques autant que des objectifs, a conduit à mieux comprendre comment l’homme pourrait assumer la pleine responsabilité de sa violence et de son abus.

Le système de justice criminelle doit encore faire face à un défi énorme pour aider les hommes à prendre la pleine responsabilité de leur comportement abusif. Trop souvent, les hommes qui souhaitent prendre leur pleine responsabilité, et faire face aux conséquences de leurs actes se trouvent en conflit avec leurs avocats eux-mêmes, qui croient qu’ils travaillent au mieux de l’intérêt de leurs clients en les encourageant au déni, à la minimisation ou à l’excuse de leur conduite. Ils considèrent comme relevant de leur responsabilité, dans un système contradictoire, de réfuter les preuves de l’accusation ou de plaider les circonstances atténuantes. J’ai eu un certain nombre de clients qui ont argumenté en faveur de l’honnêteté et qui se sont battus pour trouver des moyens de signifier à leur avocat qu’ils voulaient plaider coupable.

Le système de justice criminelle doit faire face au défi d’adopter des critères de condamnation en rapport à une définition de la responsabilité qui va au-delà d’une simple participation à une thérapie. Il serait utile que la cour s’intéresse moins à atténuer la responsabilité et davantage à évaluer l’étendue de la responsabilité prise par l’homme pour l’abus qu’il a commis.

En aidant les hommes à entreprendre un "voyage" de responsabilité, nous devons surmonter le piège de se contenter de « se joindre » à eux, plutôt que de les aider à faire face à la responsabilité. Si mes tentatives pour respecter et encourager l’homme n’incluent pas une invitation à remettre en question ses idées et ses habitudes irresponsables, alors j’échoue à promouvoir la responsabilité. Bien plus, je dois surveiller le langage que j’utilise et éviter de parler de sa partenaire en termes objectivants, tel que me référer à « elle » plutôt que d’utiliser son nom. Ceci aide à s’assurer que les partenaires sont toujours considérés comme des personnes réelles dans nos conversations.

Le principe de redevabilité, tel qu’il fut développé par Waldergrave et Tamasses (1993), a été utile pour relever le défi de rendre ce travail vraiment respectueux de ce qu’ont vécu les femmes et les enfants. Ce principe fournit un guide utile afin d'explorer un piège courant chez les counselors expérimentés qui est d’aider un homme qui a un problème à faire face. Des counselors ont partagé avec moi le cas d’un homme qui, dans un groupe, fait un récit responsable et plein de remords d’un incident abusif. L’émotion de l’homme semble appropriée à son récit de l’incident. Le consellor croit qu’il devrait apprécier ce que l’homme fait, le complimenter et l’encourager, en le donnant en exemple aux autres membres du groupe. En même temps, il est facile d’échouer en ne donnant pas suffisamment de considération à la signification de cet abus commis par l'homme envers sa partenaire et ses enfants, et de privilégier son vécu à lui par rapport au leur. Invariablement, le counsellor qui a contacté sa partenaire lui apprendrait qu’il lui faudrait faire face beaucoup plus. Son récit chargé de remords n’est que le début de l’exploration plus détaillée pour comprendre l’étendue et les effets de l’abus sur sa partenaire et ses enfants. Le challenge était, et reste, comment mettons-nous en place des pratiques qui prennent en compte, dans notre travail, le vécu des femmes et des enfants soumis à l’abus ?

Les pratiques de redevabilité ont un impact considérable sur la nature du travail. Pour l’illustrer je vais raconter un ensemble de faits qui se sont produits dans un groupe d’hommes que j’animais à l’époque où cette idée était explorée pour la première fois. Des lettres avaient envoyées aux partenaires femmes pour les informer de la participation de l’homme dans le groupe. Nous avons fait notre possible pour obtenir des témoignages directs du vécu de la façon dont ces lettres avaient pu être reçues, ceci grâce à une consultation avec un groupe de femmes rescapées et militantes, connu sous le nom de WOWSafe (Women of the West for Safe Families, Femmes de l’Ouest pour des Familles en sécurité). Une de ces femmes qui avait reçu cette lettre expliqua qu’elle était déçue, en colère et trouva la lettre extrêmement gênante quand elle l’avait reçue. En lisant la lettre plus attentivement, elle se rendit compte qu’elle connaissait une des personnes qui animait le groupe et décida de le contacter. Elle lui dit très clairement qu’elle n’était plus en relation avec cet homme depuis au moins deux ans. Ce genre de feedback a beaucoup transformé notre travail avec l’homme et la manière dont nous parlions avec lui de sa vision de la relation.

Les pratiques de redevabilité bénéficient grandement à la sécurité des femmes et des enfants. Par exemple, un animateur de groupe d’hommes qui entra en contact avec une partenaire découvrit qu’elle avait été battue par son partenaire après une réunion du groupe. L’animateur a pu alors la mettre en contact avec les services pour les femmes, qui lui ont trouvé un endroit sûr dans un lieu secret. Ce concept de sécurité ne devrait jamais être oublié.

Les femmes du WOWSafe attirèrent l’attention sur une difficulté possible lorsque des hommes suivent une thérapie ou participent à un groupe d’hommes. Les partenaires de ces hommes risquent de nourrir l'espoir irréaliste que cette fois il va changer, ceci juste basé juste sur le fait de leur seule présence dans le groupe. Cet espoir peut neutraliser leur jugement et les amener à cesser de faire attention à leur propre expérience du comportement de leur partenaire. Il peut alors arriver que des femmes décident de maintenir une relation au-delà de sa propre sécurité. La redevabilité à propos des expériences des femmes réclame que l’animateur du groupe d’hommes soit réaliste sur l’influence des groupes d’hommes et ne surévalue pas leur efficacité.

Alors, comment avoir accès au vécu des femmes et des enfants sans :
insinuer qu’ils sont responsables du comportement abusif des hommes
ou qu’ils ont une quelconque responsabilité pour changer ou contrôler leur comportement
ou compromettre leur sécurité ou leur bien-être ?

Un autre piège, concernant les programmes établis pour les hommes, vient de l’échec à fournir des ressources adéquates. Maintenir le travail redevable dans cette situation est pour le moins difficile à dire, car le manque de temps et d’effectifs a, en général, pour résultat des programmes qui ont peu de temps pour tenir compte du vécu des femmes. Les pratiques de redevabilité exigent que les animateurs des groupes d’hommes contactent les partenaires femmes (lorsque c’est approprié) et contactent des services plus étendus pour les femmes de sorte que le travail reste transparent, et ouvert à une critique et à un progrès continus. Les pratiques de redevabilité sont fondamentales pour maintenir la pertinence de ce travail qui interpelle une société encourageant le pouvoir des hommes sur les femmes.

Comment maintenons-nous des programmes et un travail avec des hommes redevables en partenariat avec les services pour les femmes ?
Le partenariat exige que ceux qui travaillent avec des hommes et celles qui travaillent avec des femmes, travaillent ensemble dans un même but commun. Les normes d’Australie méridionale du programme Working with Men (Travailler avec les hommes) (1997) et le manuel Stopping Violence Groups handbook (manuel des groupes Stop à la violence) (1997) sont des exemples d’une collaboration réussie entre ceux qui travaillent avec des hommes qui ont commis l’abus, et des femmes travaillant avec des femmes, et des femmes militantes (Women In the North [Femmes du Nord] et WOWSafe).

Dans les années 1980, les travailleurs pour hommes présupposaient que la notion faire prendre aux hommes leur responsabilité, exigeait que ce travail ne devrait être conduit que par des hommes. Cette notion mena à plusieurs pièges :

la contribution unique et vitale des femmes et leur place dans le travail tendait à être négligée
une critique et un feedback des femmes n’étaient pas recherchés et étaient écartés
dans le travail, le vécu des femmes n’avait ni importance ni statut.

Il est important de reconnaître les itinéraires féministes dans ce travail. Certaines agences ont ignoré la nécessité d’une approche redevable pro-féministe, en accordant un statut financier et organisationnel plus important aux hommes qui travaillent avec des hommes qui abusent. Dans ce contexte, les femmes qui travaillent avec des femmes risquent de découvrir que leur travail est pris pour acquis.

L’histoire du travail avec des hommes vient des approches et des principes qui se sont développés dans le mouvement des femmes. Les débuts de ce travail de pionnier,et la lutte des femmes, sont trop souvent pris pour acquis. En Australie du sud, un certain nombre de services pour les femmes, au début de leur lutte pour financer des refuges, ont trouvé le courage de se rendre aux bars des hôtels pour demander aux hommes une aide financière. Ces bars faisaient partie de la culture qui traditionnellement soutenait le pouvoir des hommes sur les femmes, comme si c’était un droit « naturel ».

La notion que le travail avec des hommes est une affaire d’hommes ne conduit qu’à un piège de plus, dans lequel la valeur des femmes comme co-animateurs de groupes d’hommes est considérée comme négligeable. En Australie méridionale, un certain nombre de femmes ont choisi de s’impliquer dans des services pour les hommes (Colley 1991). La pratique qui consiste à faire animer des groupes par des femmes avec des hommes s’est répandue de plus en plus en Australie du sud au point que ses bienfaits eux-mêmes sont désormais considérés comme évidents. Quand deux animateurs de groupes de sexe différent établissent entre eux une relation de respect et d’équité, la structure même du groupe et son fonctionnement au jour le jour remettent en cause directement et de manière visible le pouvoir déséquilibré selon le sexe/genre établi par la culture dominante dans notre société.

Des hommes, qui ont participé à ce type de groupes, ont remarqué les bienfaits d’une animation mixte de groupe. Ceux-ci incluent :
un sentiment de certitude que le point de vue de la femme serait représenté du début à la fin du programme
une conviction qu’une femme serait capable poser des questions et de présenter des points de vue bien informés par le vécu des femmes
la croyance qu’une femme co-animatrice serait en contact avec la « manière dont nous avions blessé nos partenaires » et « nous aiderait à regarder plus profondément » les effets de la violence sur les membres de la famille (Stopping Violence Groups, 1997, p. 58).

Un travail en binôme peut aussi être le reflet ou le modèle du traditionnel déséquilibre de répartition du pouvoir entre les sexes/genre. À ce moment-là, le travail en binôme peut aussi présenter un piège. Par exemple, un animateur masculin plus âgé, plus expérimenté, avec une étudiante plus jeune moins expérimentée auront tous deux besoin de contrôler l’éventualité que le traditionnel déséquilibre de la répartition du pouvoir ne se reflète dans leur relation de travail. Il existe une anecdote à propos d’une jeune femme qui, dans son premier groupe d’hommes, a été chargée d’organiser la distribution des thés et des cafés, de s’assurer que le tableau noir était propre et qu’il y avait des markers à disposition. Ce type de relation ne propose pas d’alternative à la culture dominante. Il est essentiel de trouver une façon de travailler qui mette en lumière la complexité de la relation entre les co-animateurs de sexe différent, sans donner un numéro d’ordre aux femmes qui souhaitent rejoindre ce travail, ou sans laisser aux hommes la responsabilité d’examiner leur manière, typiquement masculine, de travailler.

Le défi est :
Comment trouver des façons de garantir que la relation de co-animation soit telle que le co-animateur homme, soit un partenaire qui encourage la redevabilité entre les sexes et des relations de respect entre hommes et femmes ?

Le principe de respect a joué un rôle important en enrichissant le travail avec des hommes. Comment pourrais-je raisonnablement m’attendre à ce que les hommes adoptent des façons respectueuses de se relier aux autres si je n’entretiens pas avec eux des relations de respect ?

Le défi est :
Comment garder une attitude de respect vis-à-vis de l’homme que nous suivons en thérapie sans pardonner sa violence et son abus et en restant redevable quant au vécu de ceux qu’il a abusés ?

Je ne dois pas perdre de vue l’impact et la souffrance que ses actions et son comportement ont imposés à sa partenaire et à ses enfants, malgré la grande peine que cette connaissance peut me causer. Ma peine et mon indignation augmentent quand l’homme apparaît préoccupé par des efforts centrés sur lui-même dans le seul but de minimiser ou de rabaisser l’expérience qu’ont vécue ceux qu’il a blessés. Malgré cela, je dois garder une position où je respecte les étapes qu’il suit vers la responsabilité et le respect. Alors seulement je peux l’aider à trouver le courage et la motivation pour faire face à la honte de ce qu’il a fait alors qu’il commence à apprécier pleinement la signification et l’impact de l’abus qu’il a commis.

Le défi dans ce travail de thérapie est :
Comment l’aider à trouver cet espace émotionnel et mental qui lui permette de faire face à la pleine signification et à l’impact de ses actes abusifs ? Comment l’aider à accepter la signification de la souffrance qu’il a causée à ceux qu’il aime, d’une manière qui permette la responsabilité personnelle mais évite de minimiser et de croire l’auto-dévalorisation ?

Nous invitons les hommes à réfléchir à des objectifs de vie et des intentions concernant leur rôle de partenaire et de père qui soient éthiques et honorables. Ils sont invités à réfléchir à quel point ils ont pu trahir leurs propres buts, à se percevoir comme capables de faire souffrir ceux qu’ils aiment et d’avoir causé des effets et des dommages réels à la vie de leur partenaire. Pour apprécier cela, sans un contexte d’honneur et de respect de soi, à travers la responsabilité et le faire face à la honte, c’est risquer d’entraîner les hommes dans une situation où ils se sentent submergé par la dépression et la culpabilité.

Pour illustrer les objectifs de ce défi, je vais décrire le processus où s’est engagé un couple qui se réconciliait après son abus à lui vis-à-vis d’elle. L’homme participait à un groupe d’hommes et sa partenaire lui demandait de comprendre pleinement ce que sa violence et son abus avaient signifiés pour elle. Elle ne pouvait plus lui faire confiance, ni se réconcilier, tant qu’elle ne se sentait pas sûre qu’il avait pleinement saisi le sens et les effets de son abus sur elle. Elle croyait que c’était son job à lui d’en prendre conscience par lui-même, sans son implication à elle. D’ailleurs le processus et son effet devaient être redevables à elle de ce qu’elle avait vécu. Conjointement ils se mirent d’accord pour une rencontre où il lirait à haute voix et lui offrirait une déclaration formelle d’acceptation des faits qu’il avait préparée auparavant séparément.

Pour parvenir à accepter les faits, on lui demanda de revisiter tous les incidents abusifs. Cela demanda beaucoup de travail à la maison,de considérer et de documenter les moments, et les façons dont il l’avait fait souffrir, et d’imaginer ce qu’elle avait vécu. On lui posa des questions telles que :

À quoi est-ce que cela a dû ressembler pour Jane de vivre avec un niveau élevé d’incertitude sur sa sécurité et de comprendre que la menace venait de vous ?
Qu’est-ce que votre violence et vos abus ont dû dire à Jane sur la façon dont vous la voyiez en tant que personne ?
En tant que mère, quelles ont dû être les préoccupations de Jane pour ses filles ?
Qu’est que vos belles-filles, Sue et Heather, ont pu vivre cette expériences ? Après vos abus sur Jane, leur mère ? Comment Sue et Heather pourraient-elles regarder les garçons et les hommes dans leur vie ?

Il travailla sur ces questions pas mal de temps, partagea ce qu’il avait compris et fit face à des questions supplémentaires que nous fabriquions à mesure que nous travaillions pour comprendre l’impact de l’abus qu’il avait choisi d’infliger à Jane. Il se sentit honteux de sa conduite. Il ressentit du chagrin et un profond regret pour la souffrance qu’il avait causée et pour l’impact durable de sa violence. À côté de cette acceptation des faits, il apprécia d'aller vers une attitude qui ne tolérait plus la violence et l’abus en tant que façon de vivre. Il était en train d’adopter des habitudes qui respectaient et prenaient en considération les autres. À travers ce voyage, il était en train de devenir le partenaire et le beau-père qu’il désirait être.

Sa déclaration formelle d’acceptation des faits tenait en seulement quelques pages. Cependant, il n’avait pris aucun raccourci pour accomplir le travail qui était nécessaire pour donner un sens à sa déclaration. En invitant sa partenaire à être témoin de sa déclaration formelle d’acceptation des faits, nous avions mis au clair le fait qu’elle pouvait en choisir le moment, la manière et le lieu, de sorte que cela se produise à son rythme et de manière à ce qu’elle se sente le plus à l’aise. Nous l’avons aidée à choisir le lieu, à être accompagnée de quelqu’un pour la soutenir ou à décliner l’invitation si c’était son choix. Elle choisit de poursuivre le processus.

Un piège possible se présente lorsque les couples se réunissent et que les hommes franchissent des étapes pour manifester leur responsabilité. Les partenaires femmes peuvent ressentir un espoir de pardonner et de reléguer derrière elles les abus passés. Les hommes peuvent croire que les abus passés devraient être oubliés. Ce couple resta très clair sur le fait que, afin que les leçons soient apprises et que la relation soit établie sur de nouvelles bases, ces circonstances ne pourraient jamais être oubliées. Ils savaient que ce n’était qu’une petite partie d’un voyage d’apprentissage au long cours.

Les travailleurs font face à un défi pour trouver des outils d’évaluation qui mesurent et contrôlent les niveaux de respect, de redevabilité et de responsabilité tout au long de ce voyage.

Ainsi le défi est de :
Comment développer des mesures d'effets et des outils d’évaluation :
Qui sont orientés solutions, et mesurent des niveaux de responsabilité et de comportement respectueux ?
Qui peuvent être appliqués avec respect et en collaboration ?
Qui aide l’homme à contrôler lui-même ses progrès vers ses objectifs ?
Qui éclairent de nouvelles directions ou de nouvelles options pour des actions respectueuses ultérieures ?

Alan Jenkins a travaillé sur ce type d’outil qui peut être utilisé en collaboration avec des hommes et avec les gens proches d’eux. L’évaluation devient une partie d’un voyage continu et encourage la découverte de façons d’être respectueuses, au lieu d’être simplement une forme statique d’évaluation à la fin de la thérapie (Northern Metropolitan Community Health Service 1997. Pp. 171-199).

Un piège significatif est mis en lumière dans une intervention avec des hommes qui ont auparavent eux-mêmes vécu des abus et des injustices. Le fait que nous reconnaissions la souffrance et l’injustice auxquelles ils ont fait face peut potentiellement inciter des hommes à abdiquer la responsabilité de leur propre comportement. Les hommes qui ont été abusés par leur père présentent parfois cela comme une explication causale et une excuse de leurs abus vis-à-vis de leur partenaire et de leurs enfants. Cependant, il est clairement injuste d’ignorer les abus vécus par ces hommes, alors qu’on attend d’eux qu’ils fassent face aux effets des abus qu’ils ont commis.

Le défi est :
Comment reconnaître l’injustice vécue par un homme sans sacrifier responsabilité et reconnaisance de l’injustice qu’il a commise ?
Une prise en considération de la réponse des services correctionnels aux hommes condamnés pour leur violence et leurs abus, attire l’attention sur les thèmes de la justice et du changement. Un défi auquel les services correctionnels font face est :
- Comment ouvrir des services qui encouragent la responsabilité, la redevabilité et le respect dans une culture de la punition qui est capable de soutenir des valeurs hiérarchiques, compétitives et punitives de la masculinité dominante ?

Il existe une ressource disponible pour aider à faire face à ce défi. De nombreuses femmes qui travaillent dans des services correctionnels ont des idées sur la manière de le relever, basées sur leurs compétences, leurs connaissances et leur expérience. Ces femmes ont fait face à ce défi depuis de nombreuses années et ont découvert des façons de travailler avec des hommes qui sont compatissantes et prévenantes plutôt que compétitives et victorieuses aux dépens des autres.

En conclusion, je voudrais partager mon propre défi personnel en cours. Ce défi en est un sur lequel je travaille constamment. C’est :
- Comment puis-je continuer à faire évoluer ce travail en direction du respect, de la responsabilité, de la redevabilité, en prenant en compte la sécurité, en partenariat avec ceux qui sont les plus affectés par cette question ?

Quelques pratiques que j’ai adoptées pour relever ce défi incluent :
Prendre directement contact avec ceux qui ont été blessés ou avec leurs avocats. Cela demande une sensibilité au fait qu’un tel contact risque d’être inapproprié parce qu’il pourrait être trop gênant, que la personne serait trop jeune ou ne serait plus intéressée par la question.

J’essaie d’imaginer à quoi cela pourrait ressembler pour la personne qui a été blessée, d’écouter la conversation que j’ai avec l’homme ; comment pourraient-ils ressentir ce qu’ils entendraient et verraient ? Comment pourraient-ils considérer la façon dont les questions sont traitées, comment leur vécu est discuté et la direction que prend la thérapie ?

Plus je fais ce travail, plus j’ai des contacts avec des gens et je les conseille, plus je prends conscience des défis et des pièges. Certains de ceux-ci sont pris et s’insèrent dans une réponse sociétale et d’autres viennent de réponses organisationnelles. Par moments, le plus difficile est d’aborder et de prendre conscience de ce qui vient de la culture de la masculinité et qui est reflété dans mes propres attitudes. Je continue à chercher des voies pour les défier en moi-même.


Rob Hall
Texte proposé et publié comme chapitre dans l’ouvrage collectif dirigé par Peter Camilleri et Bob Pease, Working with Men in the Human Services, publié par Allen & Unwin, Crows Nest NSW, Australie.

Dernière mise à jour de la page le 07/09/2009  | Haut de page | 87331 pages vues