8 : La Mémoire, un Acte de l'Esprit



Les souvenirs
s’écrivent
au présent







A la fin du 4ème siècle déjà, Saint-Augustin (16) posait la mémoire comme source de l’identité personnelle :
« Mon Dieu, cette puissance de la mémoire est prodigieuse, et je ne puis assez admirer sa profonde multiplicité qui s’étend jusqu’à l’infini. Or cette mémoire n’est autre chose que l’esprit : et je suis moi-même cet esprit. Que suis-je donc, ô mon Dieu ? Qui suis-je, moi qui vous parle, sinon une nature qui épouvante ceux qui la considèrent bien dans l’incroyable variété de ses opérations, et dans la vaste étendue de ses puissances ?
Voilà que je me promène dans les campagnes de ma mémoire, dans ces antres, pour parler ainsi, et ces cavernes innombrables qui sont pleines d’un nombre infini d’infinis genres de choses, soit qu’elle les conserve par leurs espèces, comme il arrive en tout ce qui regarde les corps ; ou par leur présence, comme en ce qui est des arts ; ou par je ne sais quelles marques, comme en ce qui est des affections de l’âme que la mémoire retient, lors même que l’esprit ne les souffre plus, quoique tout ce qui est dans la mémoire soit dans l’esprit. Je me promène, dis-je ; et je vole en quelque sorte avec la pensée par toutes ces choses, que je pénètre autant que je puis, en les considérant tantôt d’une manière et tantôt d’une autre, sans pouvoir jamais y trouver aucune fin, tant est grande la puissance de la mémoire, et tant est grande la puissance de la vie dans un homme vivant, quoique mortel. »

La mémoire est une activité de l’esprit qui reproduit un état de conscience passé que nous reconnaissons pour tel. C’est un processus dynamique qui ramène au présent (re-présente, présente à nouveau) à notre conscience des « souvenirs » qui, rappelés du passé dans le présent, ne peuvent que se trouver ré-actualisés par ce mouvement-même. Les souvenirs, re-produits, sont ainsi modifiés à chaque évocation. La métaphore d’une mémoire considérée comme un album de photos jaunies et bien rangées, statique, que l’on feuilletterait comme le ferait un spectateur extérieur a fait long feu. La photo que nous regardons n’est qu’une représentation analogique de ce que nous imaginons. Marcel Proust a magistralement démontré que les souvenirs sont des actes de la conscience.

La mémoire nous permet de raconter nos histoires. Elle sélectionne, oublie, focalise, transforme, renchérit, fabule, associe, écarte, tisse et re-tisse notre identité personnelle au gré de l’actualité. Elle récrit perpétuellement notre autobiographie.

Les Pratiques Narratives aident les personnes en consultation à retrouver leur mobilité mémorielle, à réexaminer le sens de souvenirs figés dans l’intemporalité, à quitter les conclusions automatiques, générées autrefois par la pression normative et aujourd’hui enkystées, pour en concevoir d’autres, à rappeler des expériences jusque-là insignifiantes, à récrire leur autobiographie de leur plein gré et vivre la vie qui est la leur, celle qu’ils préfèrent, dans la pleine expression de leur exotisme intrinsèque.

« Le sociologue qui choisit d’étudier son propre monde dans ses aspects les plus proches et les plus familiers, ne devrait pas, comme le fait l’ethnologue, domestiquer ce qui est exotique, mais, si je peux oser cette expression, il devrait « exotiser » ce qui est domestique, en rompant avec cette relation intime primaire avec les modes de vie et de pensée qui lui demeurent opaques, car trop familiers. En fait, le pas vers le monde quotidien dont on est originaire, devrait être le point culminant du pas vers des mondes étrangers et extraordinaires ». (17)

Inscrites dans la métaphore littéraire, dotées d’une conception narrative de l’identité, inspirées par la philosophie critique, basées sur les principes de collaboration et étayées par un outil conceptuel (échafaudage) décliné en cartes de navigation de terrain, les Pratiques Narratives se mettent en œuvre à partir d’une position de réelle curiosité à l’autre. Elles s’inscrivent dans la tradition des grands modèles d’exploration : journalisme d’investigation, enquête sociologique, expédition ethnologique, cheminement bio-géographique…

Isabelle LAPLANTE


NOTES
(16) Saint-Augustin (2008), Les Confessions, Livre X, Temps présent, mémoire et désir, Gallimard Ed. Folio Classique.
(17) Bourdieu, P. (1984), Homo Academicus, Les Editions de Minuit.

Dernière mise à jour de la page le 19/08/2016  | Haut de page | 870100 pages vues